Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire

Titre : Discours de la servitude volontaire

Auteur : Étienne de la Boétie

Date : 1576

Résumé : Le Discours de la servitude volontaire présente certains passages peu safes. Contextualisons cependant : la condescendance de La Boétie envers le « peuple ignorant » et les « couards » manquant de courage est celle d’un magistrat de la deuxième partie du XVIème siècle. Son Discours est aussi celui d’un catholique, alors religion de l’écrasante majorité du royaume de France. S’il remet en cause la tyrannie, ou le mauvais pouvoir d’un seul, La Boétie ne critique pas le principe de la royauté, ni même d’une autorité divine. A une époque éloignée de près de trois siècles de la constitution de l’histoire en sciences, il utilise à foison les « travaux » de propagandistes, qu’il qualifie volontiers d’ « historien(s) parmi les plus sûr(s) ». Il convient donc de prendre le Discours de la servitude volontaire pour ce qu’il est : l’œuvre d’un « homme de son temps ». Il n’en demeure pas moins que la critique apportée au mauvais pouvoir d’un seul, à la tyrannie est d’une pertinence et d’une actualité déconcertantes.

Extraits choisis :

C’est un malheur extrême que d’être assujetti à un maître dont on ne peut jamais être assuré de la bonté, et qui a toujours le pouvoir d’être méchant quand il le voudra. Quant à obéir à plusieurs maîtres, c’est être autant de fois extrêmement malheureux.

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Comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent , qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer (…) ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter – puisqu’il est seul – ni aimer – puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel.

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Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? (…) Quel vice monstrueux est donc celui-ci, qui ne mérite pas même le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez laid, que la nature désavoue et que la langue refuse de nommer.

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Ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner.

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Plus les tyrans pillent, plus ils exigent ; plus ils ruinent et détruisent, plus on leur fournit, plus on les sert. Mais si on ne leur fournit rien, si on ne leur obéit pas, sans les combattre, sans les frapper, ils restent nus et défaits et ne sont plus rien.

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Cette volonté commune aux sages et aux imprudents, aux courageux et aux couards, leur fait souhaiter toutes les choses dont la possession les rendrait heureux et contents. Il en est une seule que les hommes, je ne sais pourquoi, n’ont pas la force de désirer : c’est la liberté.

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Tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez  fait ce qu’il est, de celui pour, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps (…) ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire.

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Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

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Il est bien inutile de se demander si la liberté est naturelle, puisqu’on ne peut tenir aucun être en servitude sans lui faire tort : il n’y a rien au monde de plus contraire à la nature, toute raisonnable, que l’injustice. La liberté est donc naturelle ; c’est pourquoi, à mon avis, nous ne sommes pas seulement nés avec elle, mais aussi avec la passion de la défendre.

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Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race (…) Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu’il devrait être plus supportable ; il le serait, je crois, si dès qu’il se voit élevé au-dessus d tous les autres, flatté par je ne sais quoi qu’on appelle grandeur, il ne décidait de n’en plus bouger. Il considère presque toujours la puissance que le peuple lui a léguée comme devant être transmise à ses enfants. Or dès que ceux-ci ont adopté cette opinion, il est étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, que tous les autres tyrans. Ils ne trouvent pas meilleur moyen pour assurer leur nouvelle tyrannie que de renforcer la servitude et d’écarter si bien les idées de liberté de l’esprit de leurs sujets que, pour récent qu’en soit le souvenir, il s’efface bientôt de leur mémoire.

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Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais bien gagné sa servitude.

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Il me semble qu’on doit avoir pitié de ceux qui, en naissant, se trouvent déjà sous le joug, qu’on doit les excuser ou leur pardonner si, n’ayant pas même vu l’ombre de la liberté, et n’en ayant pas entendu parler, ils ne ressentent pas le malheur d’être esclaves.

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Si toutes choses deviennent naturelles à l’homme lorsqu’il s’y habitue, seul reste dans sa nature celui qui ne désire que les choses simples et non altérées. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude. (…) La première raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs et qu’ils sont élevés comme tels.

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N’est-il pas clair que les tyrans, pour s’affermir, se sont efforcés d’habituer le peuple, non seulement à l’obéissance et à la servitude mais encore à leur dévotion ?

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J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et pour épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. (…) Ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (…) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays (…) appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs. (…) En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait.

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Dès qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits friponneaux et de faquins qui ne peuvent pas faire ni mal ni bien dans un pays, mais ceux qui sont possédés d’une ambition ardente et d’une avidité notable se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et pour être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux.

* * * * *

S’approcher du tyran, est-ce autre chose que s’éloigner de la liberté et, pour ainsi dire, embrasser et serrer à deux mains sa servitude ?

* * * * *

Est-ce là vivre heureux ? Est-ce même vivre ?  Est-il rien au monde de plus insupportable que cet état (…) Quelle condition est plus misérable que celle de vivre ainsi, n’ayant rien à soi et tenant d’un autre aise, sa liberté, son corps et sa vie ?

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Certainement le tyran n’aime jamais, et n’est jamais aimé. L’amitié est un nom sacré (…) Elle n’existe qu’entre gens de bien. Elle naît d’une mutuelle estime et s’entretient moins par les bienfaits que par l’honnêteté. Ce qui rend un ami sûr de l’autre, c’est la connaissance de son intégrité (…) Il ne peut y avoir d’amitié là où se trouvent la cruauté, la déloyauté, l’injustice.

 

 

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Pierre Kropotkine, La Morale anarchiste

Titre : La Morale anarchiste

Auteur : Pierre Kropotkine

Date : 1889

Il s’agit d’une œuvre du domaine public. Vous pouvez en trouver une version > ICI <

Résumé : « Après Stirner, Proudhon et Bakounine, Pierre Kropotkine poursuit le grand rêve libertaire : ce prince russe devenu géographe de renom se fait le généalogiste d’une morale anarchiste qui dénonce les fausses morales imposées depuis des lustres par « le prêtre, le juge, le gouvernant ».

Avec La Morale anarchiste (1889), livre virulent et raisonné, il montre que seul l’instinct d’entraide est le dépositaire des valeurs humaines à construire. »

Extraits choisis :

Après une longue période de sommeil arrive un moment de réveil. Alors la pensée s’affranchit des chaînes dont tous les intéressés – gouvernants, hommes de loi, clergé – l’avaient soigneusement entortillée. Elle les brise. Elle soumet à une critique sévère tout ce qu’on lui avait enseigné et met à nu le vide des préjugés religieux, politiques, légaux et sociaux, au sein desquels elle avait végété.

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L’ennemi invétéré de la pensée – le gouvernant, l’homme de loi, le religieux (…) profitant de la désorganisation momentanée de la société, exploitant le besoin de repos des uns, la soif de s’enrichir des autres, les espérances trompées des troisièmes – surtout les espérances trompées – se remettent doucement à leur œuvre en s’emparant d’abord de l’enfance par l’éducation.

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Autorité et servilisme marchant toujours la main dans la main.

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S’enrichir, jouir du moment, épuiser son intelligence, son ardeur, son énergie, n’importe comment, devient le mot d’ordre des classes aisées, aussi bien que de la multitude des pauvres gens dont l’idéal est de paraître bourgeois.

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Préjugés, comme tout le reste, je travaillerai à m’en défaire. S’il me répugne d’être immoral, je me forcerai de l’être (…) ne serait-ce que pour protester contre l’hypocrisie que l’on prétend nous imposer au nom d’un mot, auquel on a donné le nom de moralité.

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Ne se courber devant aucune autorité, si respectée qu’elle soit ; n’accepter aucun principe, tant qu’il n’est pas établi par la raison ».

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Le monde animal en général, depuis l’insecte jusqu’à l’homme, sait parfaitement ce qui est bien et ce qui est mal, sans consulter pour cela ni la bible ni la philosophie.

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Lorsqu’une fourmi, qui a bien rempli de miel son jabot, rencontre d’autres fourmis au ventre vide, celles-ci lui demandent immédiatement à manger. Et parmi ces petits insectes, c’est un devoir pour la fourmi rassasiée de dégorger le miel, afin que les amis qui ont faim puissent s’en rassasier à leur tour. Demandez aux fourmis s’il serait bien de refuser la nourriture aux autres fourmis (…) Une fourmi aussi égoïste serait traitée plus durement que des ennemis d’une autre espèce.

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Vendre, c’est toujours plus ou moins voler l’acheteur

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La loi a simplement utilisé les sentiments sociaux de l’homme pour lui glisser, avec des préceptes de moral qu’il accepterait, des ordres utiles à la minorité des exploiteurs; contre lesquels il se rebiffait. Elle a perverti le sentiment de justice au lieu de le développer.

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En toute société animale, la solidarité est une loi de la nature, infiniment plus importante que cette lutte pour l’existence dont les bourgeois nous chantent la vertu sur tous les refrains, afin de mieux nous abrutir.

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Ce principe de traiter les autres comme on veut être traité soi-même, qu’est-il, sinon le principe même de l’Égalité, le principe fondamental de l’Anarchie ? Et comment peut-on seulement arriver à se croire anarchiste sans le mettre en pratique ?

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L’égalité dans les rapports mutuels et la solidarité résulte nécessairement – voilà l’arme la plus puissante du monde animal dans la lutte pour l’existence. Et l’égalité, c’est l’équité.

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Nous ne demandons qu’une chose, c’est à éliminer tout ce qui, dans la société actuelle, empêche le libre développement de ces deux sentiments (l’amour et la haine), tout ce qui fausse notre jugement : l’État, l’Église, l’Exploitation ; le juge, le prêtre, le gouvernant, l’exploiteur. (…) A mesure que la servitude disparaîtra, nous rentrerons dans nos droits. Nous nous sentirons la force de haïr et d’aimer.

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Nous reconnaissons la liberté pleine et entière de l’individu ; nous voulons la plénitude de son existence, le développement libre de toutes les facultés. Nous ne voulons rien lui imposer. (…) Tout cela, bien entendu, ne se fera entièrement que lorsque les grandes causes de dépravation : capitalisme, religion, justice, gouvernement, auront cessé d’exister. Mais cela peut se faire déjà en grande partie dès aujourd’hui. Cela se fait déjà.

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Sois fort ! Déborde d’énergie passionnelle et intellectuelle – et tu déverseras sur les autres ton intelligence, ton amour, ta force d’action ! – Voilà à qui se réduit tout l’enseignement moral, dépouillé des hypocrisies.

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« Laissons aux pourritures fin de siècle cette vie qui n’en est pas une », s’écrie la jeunesse, la vraie jeunesse pleine de sève qui veut vivre et semer la vie autour d’elle. Et chaque fois qu’une société tombe en pourriture, une poussée venue de cette jeunesse brise les vieux moules économiques, politiques, moraux pour faire germer une vie nouvelle. Qu’importe si untel ou untel tombe dans la lutte ! La sève monte toujours. Pour lui, vivre c’est fleurir, quelles qu’en soient les conséquences ! Il ne les regrette pas.

Elisée Reclus, L’Anarchie

Titre : L’Anarchie

Auteur : Élisée Reclus

Date : discours 1894, publication 1896.

Cette transcription de discours fait partie du domaine public : vous pouvez en trouver une version > ICI <

Résumé : « Vous-mêmes n’êtes vous pas, sinon anarchistes, du moins fortement nuancés d’anarchisme ? Qui de vous, dans son âme et conscience, se dira le supérieur de son voisin, et ne reconnaîtra pas en lui son frère et son égal ? La morale qui fût tant de fois proclamée ici en paroles plus ou moins symboliques deviendra certainement une réalité. Car nous, anarchistes, nous savons que cette morale de justice parfaite, de liberté et d’égalité, est bien la vraie, et nous la vivons de tout cœur, tandis que nos adversaires sont incertains. Ils ne sont pas sûrs d’avoir raison ; au fond, ils sont même convaincus d’être dans leur tort, et, d’avance, ils nous livrent le monde. En 1894, Élisée Reclus prononce devant les Francs-maçons une conférence sur l’anarchie. Loin des clichés habituels, un texte éclairant et plein d’humanité. »

 

Extraits choisis :

Mais si l’anarchie est aussi ancienne que l’humanité, du moins ceux qui la représentent apportent-ils quelque chose de nouveau dans le monde. Ils ont la conscience précise du but poursuivi et, d’une extrémité de la terre à l’autre, s’accordent dans leur idéal pour repousser toute forme de gouvernement. Le rêve de liberté mondiale a cessé d’être une pure utopie philosophique et littéraire (…) [ils] collaborent résolument à la naissance d’une société dans laquelle il n’y aurait plus de maîtres, plus de conservateurs officiels de la morale publique, plus de geôliers ni de bourreaux, plus de riches ni de pauvres, mais des frères ayant tous leur part quotidienne de pain, des égaux en droit, et se maintenant en paix et en cordiale union, non par l’obéissance à des lois, qu’accompagnent toujours des menaces redoutables, mais par le reste mutuel des intérêts et l’observation scientifique des lois naturelles.

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La conquête du pouvoir fut presque toujours la grande préoccupation des révolutionnaires, mêmes des mieux intentionnés. L’éducation reçue ne leur permettrait pas de s’imaginer une société libre fonctionnant sans gouvernement régulier, et, dès qu’ils s’empressaient de les remplacer par d’autres maîtres, destinés suivant la formule consacrée, à « faire le bonheur de leurs peuples ».

* * * * *

[Les] libertaires (…) vouent à la honte et au mépris, ou du moins à la pitié, celui d’entre eux qui, piqué de la tarentule du pouvoir, se laisserait aller à briguer quelque place sous prétexte de faire, lui aussi, le « bonheur de ses concitoyens ».

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Les socialistes d’État (…) leur morale change avec leurs intérêts (…) détenteurs du pouvoir, [ils] devront se servir des instruments du pouvoir : armée, moralistes, magistrats , policiers et mouchards.

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C’est bien la lutte contre tout pouvoir officiel qui nous distingue essentiellement ; chaque individualité nous paraît être le centre de l’univers, et chacun a les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d’un pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie.

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Oui, la morale anarchiste est celle qui correspond le mieux à la conception moderne de la justice et de la bonté.

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Le principe même de l’État et de tous les États partiels qui le constituent, est la hiérarchie, ou l’archie « sainte », l’autorité « sacrée », — c’est le vrai sens du mot. — Et cette domination sacro-sainte comporte toute une succession de classes superposées dont les plus hautes ont toutes le droit de commander, et les inférieures toutes le devoir d’obéir.

* * * * *

Entre égaux, l’œuvre est plus difficile, mais elle est plus haute : il faut chercher âprement la vérité, trouver le devoir personnel, apprendre à se connaître soi-même, faire continuellement sa propre éducation, se conduire en respectant les droits et les intérêts des camarades. Alors seulement on devient un être réellement moral.

* * * * *

L’œuvre de critique frondeuse à laquelle est soumise l’Etat s’exerce également contre  toutes les institutions sociales. Le peuple ne croit plus à l’origine sainte de la propriété privée, produite, nous disaient les économistes, — on n’ose plus le répéter maintenant — par le travail personnel des propriétaires ; il n’ignore point que le labeur individuel ne crée jamais des millions ajoutés à des millions, et que cet enrichissement monstrueux est toujours la conséquence d’un faux état social, attribuant à l’un le produit du travail de milliers d’autres.

* * * * *

Sans doute le mouvement de transformation entraînera des violences et des révolutions, mais déjà le monde ambiant est-il autre chose que violence continue et révolution permanente ?

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L’histoire nous permet d’affirmer en toute certitude que la politique de haine engendre toujours la haine, aggravant fatalement la situation générale, ou même entraînant une ruine définitive. Que de nations périrent ainsi, oppresseurs aussi bien qu’opprimés ! Périrons-nous à notre tour ?

* * * * *

Car nous, anarchistes, nous savons que cette morale de justice parfaite, de liberté et d’égalité, est bien la vraie, et nous la vivons de tout cœur, tandis que nos adversaires sont incertains. Ils ne sont pas sûrs d’avoir raison; au fond, ils sont mêmes convaincus d’être dans leur tort, et, d’avance, ils nous livrent le monde.

 

 

 

The sexual politics of meat

 

Auteur : Carol J. Adams

Titre : The sexual politics of meat

Date : édition 2015

Tags : véganisme, sexisme, misogynie, intersectionnalité, convergence des luttes.

The sexual politcs of meat

Résumé (anglais) :

« The Sexual Politics of Meat is Carol Adams inspiring and controversial exploration of the interplay between contemporary society s ingrained cultural misogyny and its obsession with meat and masculinity.

Résumé (français) :

« Dès sa première parution en 1990, La Politique sexuelle de la viande, qualifiée de « bible de la communauté végane » par le New York Times, s’est imposée comme un ouvrage de référence dans le domaine du droit animal. Dans cette théorie critique féministe végétarienne, la féministe militante Carol J. Adams explore la relation entre les valeurs patriarcales et la consommation de viande à travers leurs représentations dans l’histoire, les médias et la littérature. »

 

Analyse personnelle : The Sexual Politics of meat : si son titre laisse envisager une convergence des luttes (sexisme/spécisme), la « politique sexuelle de la viande » (c’est son titre en français), n’est pas un ouvrage radical. Très pointu dans la sémantique et l’étude des constructions langagières dans notre société patriarcale et oppressive, le versant féministe de l’ouvrage semble plutôt une réussite. En ce qui concerne son versant anti-spéciste, il n’est pas possible  de prétendre la même chose : radicalisme absent, confusionnisme, l’ouvrage n’est pas abolitionniste. A de nombreuses reprises, l’autrice semble s’attrister de l’absence d’égalité face à la viande entre les cisgenres femmes et hommes, silençant de fait les animaux non humains, victimes de l’oppression spéciste. Ajoutons à cela quelques formules problématiques comme « animals and humans suffer and die the same way » ou la comparaison des abattoirs aux camps de concentration… Loin d’être un ouvrage prônant une convergence des luttes radicale, pleine et entière, The Sexual Politics of Meat devrait voir son titre revu. Il aurait été plus pertinent de donner un titre du genre « The Carnist Politics of Sexism » (la politique carniste du sexisme) pour faire correspondre au mieux titre et couverture.

 

Extraits choisis :

In memory of

56 billion each year

153.4 million each day

6.4 million each hour

106 546 each minute


 

Imagine the day when women talk down streets and are not harassed, stalked, or attacked. Imagine the day when we don’t need battered women’s shelters. Imagine the day when the most frequent mass murderers in our culture are NOT those who kill their families.
Better yet, imagine the day when we live in world where women are safe wherever they are, family members are safe within their homes, and we don’t have mass murderers.
Imagine the day when people respond to someone who says « but I need my sausage in the morning », by saying « of that’s so twentieth century. You know, the century when some of the earliest people talking about climate change were animal activists who understood the interconnections between environnemental destruction and animal agriculture ».
Better yet, imagine the day when people no longer feel they need a « sausage » in the morning.
Imagine the day when women and children are not sold into sexual slavery or prostituted or pornographed.
Better yet, imagine the day when equality, rather than dominance, is sexy.


 

The Sexual Politics of Meat meas that what, or more precisely who, we eat is determined by the patriarchal politics of our culture, and that the meanings attached to meat eating include meanings clustered around virility. We live in a racist, patriarchal world in which men still have considerable power over women, both in the public sphere (employment and politics) and in the private sphere (at home, where in this country woman-battering results in the death of four women a day). What the Sexual Politics of Meat argues is that the way gender politics is structured into our world is related to how we view animals, especially animals who are consumed. Patriarchy is a gender system that is implicit in human/animal relationships. Moreover, gender construction includes instruction about appropriate foods. Being a man in our culture is tied to identities that they either claim or disown – what « real » men do and don’t do. « Real » men don’t eat quiche. It’s not only an issue of privilege, it’s an issue of symbolism. Manhood is constructed in our culture, in part, by access to meat eating and control of other bodies.


 

People with power have always eaten meat. The aristocracy of Europe consumed large courses filled with every kind of meat while the laborer consumed the complex carbohydrates. Dietary habits proclaim class distinctions, but they proclaim patriarcal distinctions as well. Women, second-class citizens, are more likely to eat what are considered to be second-class food in a patriarcal culture : vegetables, fruits and grains rather than meat. The sexism in meat eating recapitulates the class distinctions with an added twist : a mythology permeates all classes that meat is a masculine food and meat eating a male activity.


 

Animals are made absent through language that renames dead bodies before consumers participate in eating them. Our culture further mystifies the term « meat » with gastronomic language, so we do not conjure dead, butchered animals, but cuisine. Language thus contributes even further to animals’ absences. While the cultural meanings of meat and meat eating shift historically, one essential part of meat’s meaning is static : One does not eat meat without the death of an animal. Live animals are thus the absent referents in the concept of meat. The absent referent permits us to forget about the animal as an independent entity ; it also enables us to resist efforts to make animals present.
There are actually three ways by which animals become absent referents. One is litteraly : as I have just argued, through meat eating they are litterally absent because they are dead. Another is definitional : when we eat animals, we change the way we talk about them, for instance, we no longer talk about baby animals but about veal or lamb… The word meat has an absent referent, the dead animals. The third way is metaphorical. Animals become metaphors for describing peuple’s experiences.

 

Raoul Vaneigem, Déclaration des droits de l’être humain

Auteur : Raoul Vaneigem

Titre : Déclaration des droits de l’être humain ; sous-titre : De la souveraineté de la vie comme dépassement des droits de l’homme

Date : 2001

Tags : liberté ; droits ; vie ; bonheur ; conscience

Déclaration droits être humain

Résumé :

« Il règne aujourd’hui, dans le monde, une situation similaire à l’état de la France à la veille de sa Révolution, et le propos de Barnave demeure pertinent, qui saluait ainsi la Déclaration du 26 août 1789 :  » Il est indispensable de faire une Déclaration des droits pour arrêter les ravages du despotisme « . Cependant, l’histoire des libertés accordées à l’homme n’ayant cessé de se confondre avec l’histoire des libertés accordées par l’homme à l’économie, nous ne pouvons plus nous contenter de licences issues du libre-échange, alors que la libre circulation des capitaux fonde une tyrannie qui réduit l’homme et la terre à une marchandise. Nous refusons de nous satisfaire des droits abstraits que nous abandonne une société où l’emprise économique abstrait l’homme de lui-même.

Le temps est venu d’accorder la primauté à l’individu concret plutôt qu’à l’Homme en soi et à sa version citoyenne, commanditée par l’État. Les droits de l’être humain ne sont pas des droits acquis mais des droits à conquérir ; ils n’entrent dans aucune forme contractuelle et n’impliquent aucun devoir ; ils jettent les bases d’un style de vie en complète rupture avec une organisation sociale qui a économisé l’homme, le condamnant à la violence, à l’ennui et à l’absurdité d’une existence précaire.

La Déclaration des droits de l’être humain n’est qu’un signe, parmi d’autres, des progrès de la conscience et de l’émergence d’une civilisation où, pour la première fois dans l’histoire, chacun va tenter de créer sa propre destinée en recréant le monde. « 

Extraits choisis :

I- Critique de la déclaration des droits de l’homme

Les droits de l’homme se paient par des devoirs que fixe un contrat social immanent. Celui-ci impose à chaque individu d’acquitter le prix de sa survie aléatoire, en agréant un pouvoir supérieur auquel il est tenu d’obéir et dont il a pour mission d’accroître le profit. (…) A mesure que l’économie d’exploitation a étendu son emprise totalitaire au monde entier, elle a atteint un mode de survie autonome, que la reproduction du capital spéculatif suffit à lui assurer et qui suggère qu’à la limite elle peut se passer des hommes. (…) Le droit de survie, concédé à quiconque se l’approprie « à la sueur de son front », agit avant tout comme un sursis et un recours contre la condamnation à mort que l’économie prononce à l’endroit de celui qui ne travaille pas à en accroître la puissance.

II- Les libertés marchandes esquissent et nient les libertés humaines

La déclaration des droits de l’homme et du citoyen, adoptée par l’Assemblée nationale française le 26 août 1789 (…) met fin juridiquement à l’Ancien Régime et inaugure un règne où les libertés sèmeront sans cesse les germes d’une subversion, qu’écrasera avec une égale opiniâtreté l’expansion économique qui en fut l’instigatrice. La première partie de l’article 1er « Les hommes naissent libres et égaux en droit » révoque à jamais l’odieux privilège de naissance des prétendus aristocrates (…) L’usage légitime que les régimes bourgeois et bureaucratiques ont tiré de la seconde partie « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune » en a fait le modèle d’une honteuse hypocrisie (…) L’esclavage légal que perpétue le travail salarié n’a pas été, à ce jour, aboli.

III- Il n’y a pas de droits acquis, il n’y a que des droits à conquérir

Si l’humanisme remplace l’homme au centre de l’univers, c’est au cœur d’un monde qui l’aliène. le mot lui-même exhale un relent d’hypocrisie : il est payé par la marchandise à visage humain pour oublier qu’elle grave son inhumanité dans la chair de celui qui la produit. (…) Le contrat social selon lequel l’État accorde à l’homme un statut de citoyen relève d’un marché de dupe conforme à l’esprit du commerce. L’État possède en fait tous les droits et se trouve en position de n’en céder aucun, s’il le juge utile. (…) L’humanisme est le culte de l’homme aliéné. Supposés nous prémunir contre tout ce qui entreprend de les violer, les droits de l’homme sanctionnent de facto le caractère oppressif d’une communauté dont les intérêts lèsent ou contrarient ceux de ses membres.

IV- Des droits sans devoirs à la création d’un style de vie

S’il règne dans le monde entier une situation similaire à l’état de la France à la veille de sa révolution, nous ne pouvons nous borner à revendiquer des libertés qui sont issues du libre-échange, alors que la libre circulation des capitaux est désormais la forme totalitaire d’un système qui réduit l’homme et la terre à une marchandise. (…)
Les droits de l’être humain s’inscrivent dans une dialectique de vie en rupture avec la dialectique de mort qui a prévalu jusqu’à nos jours. Se souvenir de vivre abolit le temps du memento mori, « souviens-toi que tu dois mourir ».
Les droits de l’être humain prêtent une forme sociale à la conscience du vivant en tant qu’organisation humaine de la nature.
La seule manière de combattre le pire, c’est de s’obstiner à vouloir le meilleur.

V- Les droits

Article premier – Tout homme à le droit de devenir humain et d’être traité comme tel.
1. Un homme ne vaut ni par sa naissance, ni par son pouvoir, ni par son avoir. Son humanité fait sa seule valeur. Elle est la qualité dont découlent toutes les autres.
(…) La vie a été la matière première que le travail de l’homme économisé transforme en marchandise. Le projet de la dépouiller de sa corruption et de la transmuter en destinées particulières s’inscrit dans le devenir de l’humanité.

Article 2 – Tout être humain à le droit à la vie
(…)
2. Rien n’entre dans un projet de vie sans impliquer un dépassement de la survie, c’est-à-dire de la vie économisée. Le droit de vivre révoque le contrat social et existentiel imposé au nom de la survie de l’espèce et fonde le bien commun sur le bonheur des individus. A mesure que l’économie d’exploitation découvre son terme et son accomplissement dans le règne absolu de la marchandise, le droit de vivre devient aussi le seul garant de la survie de la terre et de ses espèces. (…)
3. Le droit à la vie n’est donné que dans la mesure où il est sans cesse conquis. La vie d’un seul est la vie de tous. (…)
4. Les droits de vivre excluent les droits que la mort s’est arrogée jusqu’à présent en perpétuant l’esprit de fatalité et la résignation aux lois de la prétendue nécessité. Il n’y a pas de liberté d’opprimer, de tourmenter, de tuer, de maltraiter, d’affamer, de contraindre, de subordonner, de mépriser, de juger, de détruire…

Titres du reste de l’ouvrage

Article 3 – Tout être humain a droit à l’indépendance

Article 4 – Tout être humain a droit au savoir

Article 5 – Tout être humain a droit au bonheur

Article 6 – Tout être humain a droit à la libre disposition de son temps

Article 7 – Tout être humain a droit de se déplacer où et comme il l’entend

Article 8 – Tout être humain a droit à la gratuité des biens utiles à la vie
Article 8a – Tout être humain a droit de disposer d’un logement accordé à ses désirs
Article 8b – Tout être humain a droit à une nourriture saine et naturelle
Article 8c – Tout être humain a droit à la santé
Article 8d – Tout être humain a droit au confort et au luxe
Article 8e – Tout être humain a droit à la gratuité des modes de transports mis en place par et pour la collectivité
Article 8f – Tout être humain a le droit de jouir gratuitement des ressources et énergies naturelles

Article 9 – Tout être humain a le droit d’exercer un contrôle permanent sur l’expérimentation scientifique afin de s’assurer qu’elle sert l’humain et non la marchandise

Article 10 – Tout être humain a droit à la jouissance de soi, des autres et du monde
Article 10a1 – Tout être humain a droit à l’alliance avec soi
Article 10a2 – Tout être humain a le droit d’être lui-même et de cultiver la conscience de sa singularité
Article 10a3 – Tout être humain a droit à l’authenticité
Article 10b1 – Tout être humain a droit à l’alliance avec ses semblables
Article 10b2 – Tout les êtres humains ont le droit de se grouper par affinité
Article 10b3 – Tout être humain a le droit de substituer aux gouvernements étatiques une fédération mondiale de petites collectivités locales où la qualité des individus garantisse l’humanité des sociétés
Article 10c – Tout être humain a droit à l’alliance avec la nature
Article 10d – Tout être humain a le droit de réconcilier avec sa part d’animalité

Article 11 – Tout être humain a le droit de se construire sa propre destinée

Article 12 – Tout être humain a le droit de créer et de se créer

Article 13 – Tout être humain possède le droit de singérer et d’intervenir partout où le progrès de l’humanité est dépassé

Article 14 – Tout être humain a droit d’incliner vers la vie ce qui fut tourné vers la mort

Article 15 – Tout être humain a le droît d’améliorer son environnement afin d’y vivre mieux

Article 16 – Tout être humain a droit aux égards dus à sa sensibilité

Article 17 – Tout être humain a le droit d’éprouver les mouvements d’affection et de désaffection inhérents à la motilité des passions et aux libertés de l’amour

Article 18 – Tout être humain a droit à une vie et à une mort naturelles

Article 19 – Tout être humain a le droit de fonder la diversité de ses désirs sur la pluralité de la vie

Article 20 – Tout être humain a le droit de s’adonner à l’activité ou au repos

Article 21 – Tout être humain a droit à la paresse

Article 22 – Tout être humain a droit à l’effort et à la persévérance

Article 23 – Tout être humain a droit à son sentiment personnel de la beauté

Article 24 – Tout être humain a le droit de progresser et de régresser

Article 25 – Tout être humain a le droit d’errer, de se perdre et de se trouver

Article 26 – Tout être humain a le droit de vaincre la terreur et d’apprivoiser la peur

Article 27 – Tout être humain a le droit de refuser la menace

Article 28 – Tout être humain a le droit à l’erreur et à sa correction

Article 29 – Tout être humain a droit à une absolue liberté d’opinion et d’expression

Article 30 – Tout être humain a le droit de critique et de contredire ce qui paraît le plus assuré ou passe pour vérité élémentaire

Article 31 – Tout être humain a le droit de ne rien tenir pour sacré

Article 32 – Tout être humain a droit au changement

Article 33 – Tout être humain a droit à la distanciation

Article 34 – Tout être humain a droit aux plaisirs de chaque âge

Article 35 – Tout être humain a le droit de refuser la souffrance

Article 36 – Tout être humain a le droit de donner et de se donner sans se sacrifier

Article 37 – Tout être humain a le droit d’échapper à la frustration en remplaçant l’insatisfaction par l’insatiable

Article 38 – Tout être humain a droit à ses doutes et à ses incertitudes

Article 39 – Tout être humain a droit à l’excès et à la modération

Article 40 – Tout être humain a le droit de se divertir

Article 41 – Tout être humain a droit aux libertés du rêve et de l’imagination

Article 42 – Tout être humain a droit à la colère

Article 43 – Tout être humain a droit au bien-être du corps

Article 44 – Tout être humain a de se parer comme il l’entend

Article 45 – Tout être humain a droit à ses mensonges et à ses vérités

Article 46 – Tout être humain a droit de s’ouvrir et de se ferme au monde

Article 47 – Chaque être humain a le droit d’exprimer ou de taire ses émotions, ses désirs, ses pensées

Article 48 – Tout être humain a le droit d’accéder à l’expression artistique

Article 49 – Tout être humain a droit au libre exercice de la bonté

Article 50 – Tout être humain a droit à l’innocence

Article 51 – Tout être humain a de miser sur la violence du vivant pour parer aux violences de la mort

Article 52 – Tout être humain a le droit de rendre à la volonté de vivre l’énergie vitale usurpée par la volonté de puissance

Article 53 – Tout être humain a le droit de protéger et d’être protégé

Article 54 – Tout être humain a le droit d’engendrer des enfants pour son bonheur et pour le leur

Article 55 – Tout être humain a le droit de désirer ce qui paraît au delà du possible

Article 56 – Tout être humain a le droit de gouverner ses humeurs, caprices et lubies sans avoir ni à les imposer aux autres ni à subir ceux de ses semblables

Article 57 – Tout être humain a droit à la poésie de l’existence.

Article 58 – Tout être humain a le droit de jouer et de se jouer des comportements et des valeurs du vieux monde

Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations

Auteur : Raoul Vaneigem

Titre : Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations

Date : 1992

Tags : politique ; économie ; sociologie ; anti-capitalisme

traité de savoir vivre

Résumé  :

« Le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations marque l’émergence, au sein d’un monde en déclin, d’une ère radicalement nouvelle.
Au cours accéléré qui emporte depuis peu les êtres et les choses, sa limpidité n’a pas laissé de s’accroître. Je tiens pour contraire à la volonté d’autonomie individuelle le sentiment, nécessairement désespéré, d’être en proie à une conjuration universelle de circonstances hostiles. Le négatif est l’alibi d’une résignation à n’être jamais soi, à ne saisir jamais sa propre richesse de vie.
J’ai préféré fonder sur les désirs une lucidité qui, éclairant à chaque instant le combat du vivant contre la mort, révoque le plus sûrement la logique de dépérissement de la marchandise. »

 

Extraits choisis :

La souffrance de l’aliénation naturelle a fait place à la souffrance de l’aliénation sociale, tandis que les remèdes devenaient des justifications. Où la justification manque, les exorcismes suppléent. Mais aucun subterfuge ne dissimule désormais l’existence d’une organisation de la souffrance, tributaire d’une organisation sociale fondée sur la répartition des contraintes. La conscience réduite à la conscience des contraintes est l’antichambre de la mort. Le désespoir de la conscience fait les meurtriers de l’ordre, la conscience du désespoir, les meurtriers du désordres.


L’obligation à produire aliène la passion de créer. Le travail productif relève des procédés de maintien de l’ordre. Le temps de travail diminue à mesure que croît l’empire du conditionnement. (…)
De la force vive déchiquetée brutalement à la déchirure béante de la vieillesse, la vie craque de partout sous les coups du travail forcé. Jamais une civilisation n’atteignit à un tel mépris de la vie ; noyée dans le dégoût, jamais une génération n’éprouva à ce point le goût enragée de vivre. (…) Déjà se constitue le front contre le travail forcé, déjà les gestes de refus modèlent la conscience future.Tout appel à la productivité est, dans les conditions voulues par le capitalisme et l’économie soviétisée, un appel à l’esclavage. (…)
Le tripalium est un instrument de torture. Labor signifie « peine ». Il y a quelque légèreté à oublier l’origine des mots « travail » et « labeur ». (…) La bourgeoisie ne domine pas, elle exploite.


Le capitalisme a démystifié la survie. Il a rendu insupportable la pauvreté de la vie quotidienne confrontée à l’enrichissement des possibilités techniques. La survie est devenue une économie de la vie. La civilisation de la survie collective multiplie les temps morts de la vie individuelle, si bien que la part de mort risque de l’emporter sur la survie collective elle-même. A moins que la rage de détruire ne se reconvertisse en rage de vivre.


La pouvoir est l’organisation sociale par laquelle les maîtres entretiennent les conditions d’esclavage. Dieu, l’État, l’Organisation : ces trois mots montrent assez ce qu’il y a d’autonomie et de déterminisme historique dans le pouvoir. Trois principes ont exercé successivement leur prépondérance : le principe de domination (pouvoir féodal), le principe d’exploitation (pouvoir bourgeois), le principe d’organisation (pouvoir cybernétisé). L’organisation sociale hiérarchisée s’est perfectionnée en se désacralisant et en se mécanisant, mais ses contradictions se sont accrues. Elle s’est humanisée à mesure qu’elle vidait les hommes de leur substance humaine. Elle a gagné en autonomie aux dépens des maîtres (les dirigeants sont aux commandes, mais ce sont les leviers qui les gouvernent). Les chargés de pouvoir perpétuent aujourd’hui la race des esclaves soumis (…) Ils ont perdu jusqu’au plaisir malsain de dominer. Face aux maîtres-esclaves se dressent les hommes du refus, le nouveau prolétariat, riche de ses traditions révolutionnaires.

 

Raoul Vaneigem, Avertissement aux écoliers et lycéens

Titre : Avertissement aux écoliers et lycéens

Auteur : Raoul Vaneigem

Date : 1995

Tags : éducation ; émancipation ; autonomie ; liberté ; vie ; populaire.

avertissement aux écoliers et lycéens

Résumé :

« Lorsque l’école et le lycée se comportent comme des entreprises, que les élèves sont traités comme des clients, incités non à apprendre mais à consommer, il est salutaire de rappeler que l’éducation appartient à la création de l’homme, non à la production des marchandises. Loin des critiques réductrices du systèmes éducatif, l’auteur du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations étudie et dénonce l’aliénation qui s’empare des élèves et des enseignants et montre ce que l’école pourrait être : un lieu d’autonomie, de savoir et de création. »

Extraits choisis :

Aucun enfant ne franchit le seuil d’une école sans s’exposer au risque de se perdre ; je veux dire de perdre cette vie exubérante, avide de connaissances et d’émerveillements, qu’il serait si exaltant de nourrir, au lieu de la stériliser et de la désespérer sous l’ennuyeux travail du savoir abstrait. Quel terrible constat que ces regards brillants soudain ternis !


Une école où la vie s’ennuie n’enseigne que la barbarie

Le monde a changé davantage en trente ans qu’en trois mille. Jamais – en Europe de l’Ouest tout au moins – la sensibilité des enfants n’a autant divergé des vieux réflexes prédateurs qui firent de l’animal humain la plus féroce et la plus destructrice des espèces terrestres. Pourtant, l’intelligence demeure fossilisée, comme impuissante à percevoir la mutation qui s’opère sous nos yeux (…).

Notre système éducatif s’enorgueillit à raison d’avoir répondu avec efficacité aux exigences d’une société patriarcale jadis toute-puissante ; à ce détail près qu’une telle gloire est à la fois répugnante et révolue. (…)

Odieuse hier, l’école n’est plus que ridicule. Elle fonctionnait implacablement selon les rouages d’un ordre qui se croyait immuable. Sa perfection mécanique brisait l’exubérance, la curiosité, la générosité des adolescents afin de les mieux intégrer dans les tiroirs d’une armoire que l’usure du travail changeait peu à peu en cercueil. Le pouvoir des choses l’emportait sur le désir des êtres.  (…)

Les pédagogues dissertaient sur l’échec scolaire sans se préoccuper de l’échiquier où se tramait l’existence quotidienne, jouée à chaque pas dans l’angoisse du mérite et du démérite, de la perte et du profit, de l’honneur et du déshonneur. Une consternante banalité régnait dans les idées et les comportements : il y avait les forts et les faibles, les riches et les pauvres, les rusés et les imbéciles, les chanceux et les infortunés. (…)

L’école est au centre d’une zone de turbulence où les jeunes années sombrent dans la morosité, où la névrose conjuguée de l’enseignant et de l’enseigné imprime son mouvement au balancier de la résignation et de la révolte, de la frustration et de la rage. Elle est aussi le lieu privilégié d’une renaissance. Elle porte en gestation la conscience qui est au cœur de notre époque : assurer la priorité au vivant sur l’économie de survie. (…)

Nous ne voulons plus d’une école où l’on apprend à survivre en désapprenant à vivre. (…) L’heure est venue de miser sur la passion irrépressible du vivant, de l’amour, de la connaissance, de l’aventure.

Que l’enfance se soit prise au piège d’une école qui a tué le merveilleux au lieu de l’exalter indique assez en quelle urgence l’enseignement se trouve, s’il ne veut pas sombrer plus avant dans la barbarie de l’ennui, de créer un monde dont il soit permis de s’émerveiller. (…) Mettre l’école sous le signe de la compétitivité, c’est inciter à la corruption, qui est la morale des affaires.


En finir avec l’éducation carcérale et la castration du désir

Quelle devrait être la préoccupation essentielle de l’enseignement ? Aider l’enfant dans son approche de la vie afin de lui apprendre à savoir ce qu’il veut et à vouloir ce qu’il sait. (…) L’inverse s’est produit. L’apprentissage s’est fondé sur la répression des désirs. (…)

Les anciens bâtiments scolaires ne laissent pas d’évoquer les pénitenciers. (…) L’opinion prévalait alors qu’il fallait pour s’instruire (…) apprendre à souffrir. Entrer dans l’âge adulte, n’était-ce pas renoncer aux plaisirs de l’enfance pour progresser dans une vallée de larmes, de décrépitude, de mort ? (…) Toutes ces connaissances assenées par contrainte et menace, en quoi vont-elles m’aider à me sentir bien dans ma peau, à vivre plus heureux, à devenir qui je suis ? (…) Et est-il si sûr que l’école ne reste pas, dans la lâcheté d’un assentiment général, un lieu de dressage et de conditionnement, auquel la culture sert de prétexte et l’économie de réalité ?

Partout où la prison, le ghetto, la carapace caractérielle imposent leur stratégie d’enfermement, l’élan du désespoir dresse le poing du casseur. La main de l’écolier se venge en mutilant tables et chaises, en maculant les murs de signes insolents (…), en sacralisant un vandalisme où la rage de détruire se paie du sentiment d’être détruit, violenté, mis à sac par le piège pédagogique quotidien.

Le mépris de soi et des autres est inhérent au travail d’exploitation de la nature terrestre et de la nature humaine. C’est pourquoi peu songent à s’indigner qu’il soit monnaie courante dans les échanges entre professeurs et élèves. (…) Ce qui est en jeu, c’est une refonte radicale de la société et d’un enseignement qui n’a pas encore découvert que chaque enfant, que chaque adolescent possède à l’état brut l’unique richesse de l’homme, sa créativité. (…) Ce qui importe, c’est de tout mettre en œuvre pour que l’enseignement garde en éveil cette curiosité si naturelle et si pleine de vie. (…) Si l’enseignement est reçu avec réticence, voire avec répugnance, c’est que le savoir filtré par les programmes scolaires porte la marque d’une blessure ancienne : il a été castré de sa sensualité originelle. (…)

Chacun possède sa propre créativité. Qu’il ne tolère plus qu’on l’étouffe en traitant comme un délit passible de châtiment le risque de se tromper. Il n’y a pas de fautes, il n’y a que des erreurs, et les erreurs se corrigent. (…)

L’institution scolaire appartient aux milieux d’affaires qui la voudraient gérer cyniquement, sans plus s’embarrasser du vieux formalisme humanitaire. Reste à savoir si les élèves et professeurs se laisseront réduire à la fonction de rouages lucratifs, si, n’augurant rien de bon de la gestion, à laquelle on les convie, d’un univers en ruines, ils ne gageront pas d’apprendre à vivre au lieu de s’économiser.  (…) Avez-vous jamais entrepris de substituer au rapport hiérarchique entre maîtres et élèves une relation fondée non plus sur l’obédience mais sur l’exercice de la créativité individuelle et collective ? (…) Rien ne tue plus sûrement que de se contenter de survivre.


Démilitariser l’enseignement

 L’esprit de caserne a régné souverainement dans les écoles. On y défilait au pas, obtempérant aux ordres de pions auxquels ne manquaient que l’uniforme et les galons. La configuration du bâtiment obéissait à la loi de l’angle droit et de la structure rectiligne. Ainsi l’architecture s’employait-elle à surveiller les écarts de conduite par la rectitude d’une austérité spartiate. (…) L’autorité presque absolue dont le maître est investi sert davantage l’expression de comportements névrotiques que la diffusion d’un savoir. La loi du plus fort n’a jamais fait de l’intelligence qu’une des armes de la bêtise. Beaucoup rechignent, sans doute, à n’avoir ainsi que le droit de se taire. (…)

L’autorité légalement accordée à l’enseignant prête un goût si amer à la connaissance que l’ignorance en arrive à se parer des lauriers de la révolte. Celui qui dispense son savoir par plaisir n’a que faire de l’imposer mais l’encasernement éducatif est tel qu’il faut instruire par devoir, non par agrément. (…) Il faudrait (…) faire de l’école un lieu où ne règnent ni autorité ni soumission, ni forts ni faibles, ni premiers ni derniers. (…) Le seul critère d’intelligence et d’action réside dans la vie quotidienne de chacun et dans le choix, auquel chaque instant le confronte, entre ce qui affermit sa propre vie et ce qui la détruit. (…) Apprendre à démêler ce qui nous rend plus vivant de ce qui nous tue est la première des lucidités, celle qui donne son sens à la connaissance. (…)

La vieille litanie familiale « Travailles d’abord, tu t’amuseras ensuite » a toujours exprimé l’absurdité d’une société qui enjoignait de renoncer à vivre afin de mieux se consacrer à un labeur qui épuisait la vie et ne laissait aux plaisirs que les couleurs de la mort.


Faire de l’école un centre de création du vivant, non l’antichambre d’une société parasitaire et marchande

[La Commission européenne] récidive avec un Livre vert sur la dimension européenne de l’éducation. Elle y précise qu’il faut, dès la maternelle, former des « ressources humaines pour les besoins exclusifs de l’industrie » et favoriser « une plus grande adaptabilité des comportements de manière à répondre à la demande du marché de la main-d’œuvre ». (…) Les gouvernements adhèrent à l’unanimité au principe « l’entreprise doit être axée sur la formation et la formation doit être axée sur les besoins de l’entreprise ». (…)

Quant à l’école, elle est appelée à servir de réserve pour les étudiants d’élite à qui est promise une belle carrière dans l’inutilité lucrative et les mafias financières. La boucle est bouclée : étudier pour trouver un emploi, si aberrant soit-il, a rejoint l’injonction de consommer dans le seul intérêt d’une machine économique qui se grippe de toutes parts. (…)

A vous – et à l’école nouvelle qui vous inventerez – d’empêcher que la créativité, objectivement stimulée par la promesse d’emplois d’utilité publique, ne s’enferre dans l’aliénation économique en se coupant de la création de soi. (…)

Si les hommes politiques nourrissaient à l’égard de l’éducation les bonnes intentions qu’ils ne cessent de proclamer, ne mettraient-ils pas tout en œuvre pour en garantir la qualité ? Tarderaient-ils à décréter les deux mesures qui déterminent la condition sine qua non d’un apprentissage humain : augmenter le nombre des enseignants et diminuer le nombre d’élèves par classe, en sorte que chacun soit traité selon sa spécificité et non dans l’anonymat d’une foule ? (…)

Au centre d’un vaste réseau d’irrigation drainant vers chaque élève la multiplicité des connaissances, l’éducateur aura enfin la liberté de devenir ce qu’il a toujours rêvé d’être : le révélateur d’une créativité dont il n’est personne qui ne possède la clé, si enfouie soit-elle sous le poids des contraintes passées.


Apprendre l’autonomie, non la dépendance

 Il n’y a pas d’enfants stupides, il n’y a que des éducations imbéciles. (…) Chacun possède ses qualités propres, il lui incombe seulement de les affiner pour le seul plaisir de se sentir en accord avec ce qui vit. Que l’on cesse donc d’exclure du champ éducatif l’enfant qui s’intéresse plus aux rêves et aux hamsters qu’à l’histoire de l’Empire romain. (…)

A l’encontre de tant de générations abruties qui firent de la sensibilité une faiblesse, dont beaucoup se prémunissaient en devenant sanguinaires, nous savons désormais que l’amour du vivant éveille une intelligence sans commune mesure avec l’esprit retors qui règne sur les univers totalitaires. Une éthique, fort estimable, du respect des êtres prescrit de ne pas tuer une bête, de ne pas abattre un arbre sans avoir tout entrepris pour l’éviter. Néanmoins, ce qu’une telle recommandation suppose d’artifice  et de contrainte n’emportera jamais la conviction comme la conscience que le préjudice qui se fait au vivant se fait à soi-même, si l’on n’y prend garde, parce que le vivant n’est pas un objet mais un sujet qui mérite d’être traité selon le droit imprescriptible de ce qui est né à la vie. (…)

L’éducation appartient à la création de l’homme, non à la production de marchandises. (…) La seule arme dont nous disposions est la volonté de vivre, alliée à la conscience qui la propage. Si l’on en juge par la capacité de l’homme à subvertir ce qui le tue, ce peut être une arme absolue. (…) L’enseignement se trouve dans l’état de ces logements inoccupés que les propriétaires préfèrent abandonner à la dégradation parce que l’espace vide est rentable et qu’y accueillir des hommes, des femmes, des enfants dépouillés de leur droit à l’habitat ne l’est pas. (…) Occupez donc les établissements scolaires au lieu de vous laisser approprier par leur délabrement programmé. Embellissez-les à votre guise, car la beauté incite à la création et à l’amour, au lieu que la laideur attire la haine et l’anéantissement. Transformez-les en ateliers créatifs, en centres de rencontres, en parcs de l’intelligence attrayante. Que les écoles soient les vergers d’un gai savoir. (…)

C’est aux collectivités d’élèves et de professeurs que reviendra la tâche d’arracher l’école à la glaciation du profit et de la rendre à la simple générosité de l’humain. Car il faudra tôt ou tard que la qualité de la vie accède à la souveraineté que lui dénie une économie réduite à vendre et à valoriser sa débâcle.

Raoul Vaneigem, Entre le deuil du monde et la joie de vivre

Titre : Entre le deuil du monde et la joie de vivre

Auteur : Raoul Vaneigem

Date : 2008

Tags : liberté ; vie ; humanité ; travail ; argent ; émancipation

Entre le deuil du monde et la joie de vivre

Résumé :

N’ayant jamais pris la contestable liberté de parler au nom des autres, j’entends ici, comme je l’ai toujours fait, me référer à ma seule expérience personnelle. L’expérience vécue, quand elle ne se donne pas pour exemplaire mais s’interroge sur ses errements afin d’en tirer l’esquisse d’un bonheur à inventer, reste la pierre de touche de ce qui s’entreprend en faveur d’une société plus humaine. Dans ce livre de « mémoires » collectives et personnelles, Raoul Vaneigem évoque, quarante ans après le mouvement des occupations du printemps 68, les prémices de cet « embrasement au coeur multiple » puis sa récupération insidieuse par le spectacle culturel et contre-culturel. Il dresse, à cette occasion, un bilan de sa participation au groupe situationniste, non sans faire la part de certains errements propres à tout projet insurrectionnel, écartelé entre pulsion de mort et instinct de vie.

Extraits choisis :

L’ironie de notre époque, c’est que, trois siècles après avoir été résolument déicide, trois siècles après avoir établi, avec les Droits de l’homme, la base de nos libertés formelles, le libre-échange resserre son étau mortel autour de la planète et pressure de son despotisme les reste d’une vie, réfractaire à l’état de marchandise.


J’avais beau éprouver le plaisir de prodiguer à des élèves, avec qui j’entretenais une relation d’affection et de complicité, un enseignement où la curiosité déterminait la connaissance, je détestais le cadre et la mesquinerie bureaucratiques dans lesquels mon exubérance était confinée et vouée à se meurtrir. Telle était la « dure réalité des choses » comme disent, à défaut de la vouloir changer, les résignés et les crétins.


Nous sommes les misérables héritiers d’un pouvoir patriarcal qui, dès l’installation des États-cités, a imposé le despotisme et la marchandise, le travail, chargé de la produire et de la sacraliser, et le mépris de la vie sacrifiée à la survie.
(…)
je ne prétends pas que nul avant moi n’ait pris conscience de l’imposture qui consiste à confondre la vie et la survie. Je refuse simplement de prêter des ailes à une existence qui les rogne en les réduisant aux moignons de l’espérance et aux envols simulés.
(…)
Afin d’écourter le périple du retour à la maison, lequel comportait une kyrielle d’estaminets, ma mère me dépêchait certains jours au Café de la Gare, où les cheminots, après y avoir officié au départ de chaque train, célébraient dès 17 heures la fin illusoire et pathétique d’une aliénation qui, hélas, ne cesserait pas pour autant.
Peut-être me suis-je ainsi pénétré de cette réalité qui, sous ses dehors anodins, résume l’intolérable sort auquel condamne notre civilisation de boutiquiers : l’enfant joue, l’homme travaille.


Notre époque a damé le pion aux religions en faisant de la fatigue, du déclin, de la déchéance, de la mort imminente une valeur marchande. Plus l’existence s’évide, plus elle est lucrative. L’inaccomplissement motive les frénésies du profit à court terme.
Le rêve de changer la vie en changeant de monde s’est enseveli dans un cauchemar où règne l’absurde certitude de n’être rien de ce que l’on est, de se battre aux côtés de ceux qui nous combattent, d’être la proie des ombres dans une société de prédateurs.
(…)
Une novlangue triomphe. Forgée par le bolchévisme, puis affûtée par les folliculaires du capitalisme mondial, elle a permis aux exploités d’accéder, par sollicitude sémantique, au statut de « personnes à revenu modeste ».


Le travail n’est plus qu’une combinazzion, parmi tant d’autres, d’où découle un profit. Il est cette criminalité de bon aloi propageant l’ennui qui tue, dénaturant l’homme et le rendant haïssable à soi et à ses semblables. La passion de l’argent éviscère la passion de la vie.
(…)
Seul l’argent travaille et fait travailler. Des banlieues pauvres aux ghettos de riches, la cupidité enrage, insensibilise, assassine. L’avidité des prédateurs et la peur qu’ils suscitent déformes les corps et les consciences.
(…) En vidant graduellement l’existence de ses derniers enchantements, l’ennui est devenu source de profit. L’argent, c’est la passion qui reste quand toutes les autres ont disparu, celle qui les dévore si elles renaissent.


L’émergence d’une civilisation agraire et marchande a brutalement freiné l’évolution de l’homme. Elle l’a dévoyée vers l’inhumanité en occultant une conscience qui, inspirée par la généreuse profusion de la nature, n’avait nulle raison de la mettre au pillage. Nous sommes restés captifs d’un travail de prédation qui nous maintient à un stage régressif, en entravant le développement de la vie. (…) Parce qu’elle est une vie par défaut, la survie ne croît qu’à l’ombre de la mort


Je privilégie aujourd’hui le vieux principe libertaire : « Ne nous groupons que par affinité ». Je ne fréquente, selon l’expression d’un de mes amis, que les gens de mon village, cette communauté où la générosité humaine va de soi et prime toute autre considération. (…) La table rase sur laquelle nous voulions bâtir une société et une civilisation nouvelles est une triste table vide, balayée par le vent des affaires. Elle sert de base à une idéologie qui consomme la ruine de toutes les autres : le nihilisme. Le nihilisme règne sans partage. Nous sommes entrés dans l’ère du rien et de son spectacle, qui occulte la conscience d’un dépassement possible. (…) L’esprit de mort triomphe en maniant la grande faux de la dévastation planétaire sous le regard léthargique des foules énervées. (…) L’indifférence envers la mort ne relève pas du stoïcisme mais d’un nihilisme inhérent à la dictature du profit. (…) Rien ne lubrifie si efficacement le mécanisme par lequel la joie de vivre s’inverse en réflexe de mort que le désespoir existentiel qui suinte du pressoir planétaire. Et que font les esprits lucides ? Essaient-ils de briser la machine ? Non, ils expliquent comment progresse le trou d’écrou, de quelle façon la vis se resserre, à quel degré de pression la vie quotidienne s’éclate et saigne.


Le travail, dont nous avons toujours prôné le refus, exerce aujourd’hui un double effet de nuisance par son absurdité et par sa raréfaction. Ceux qui célèbrent sa vertu et font miroiter, en garantissant plus d’emplois, l’espérance d’un bonheur consommable, sont les mêmes qui ferment les usines parce que les actionnaires tirent un moindre profit du travail que de la Bourse. (…)
La malédiction du chômage, c’est qu’il perpétue la malédiction du travail. (…) La raréfaction d’un travail qui privilégiait la survie sur la vie ajoute au malaise la menace de manquer des plus rudimentaires moyens de subsistance. A défaut de privilégier la vie et son inventivité, les travailleurs, exclus du marché par le patronat boursicoteur, persistent à la sacrifier comme si, devenus à leur tour des actionnaires du vide, ils spéculaient sur leur propre existence.


Ce qui empêche aujourd’hui l’étincelle révolutionnaire, toujours à fleur de peau, de propager l’insurrection sociale ne tient pas à la puissance répressive des États – dont, soit dit en passant, la tentation épisodique d’expulser les nouvelles classes réputées dangereuses, constituées par les immigrés, caricature avec les mêmes traits ridicules et odieux de la tentative haussmannienne. Elle procède d’une dissolution méthodique de la conscience qui nourrissait et que la nourrissait la volonté d’un bouleversement radical. (…)
La construction d’habitations à loyer modéré dans la périphérie des villes aboutit, sous couvert de philanthropie, à chasser le prolétariat des centres urbains et à le reléguer dans des ghettos conçus moins pour désarmer la violence que pour la priver d’une conscience révolutionnaire.

Le scaphandre et le papillon

Titre : Le scaphandre et le papillon

Auteur : Jean-Dominique Bauby

Date : 1997

Tags : hospitalisation ; locked-in syndrome ; fin de vie

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Résumé :

À jamais statufié, muet exilé à l’intérieur de lui-même, il jette toute sa vie dans ce carnet de voyage immobile parce qu’elle va finir dans peu de temps. Après son accident cardiovasculaire, Jean-Dominique Bauby est ce mort vivant qu’un seul battement de cils rattache encore au monde et à la confidente qui déchiffre, un à un, ses derniers mots. Adieu à la vie, dont les images dansent encore devant lui. Le visage d’une femme aimée, un air populaire, une nuit blanche à Saint-Pétersbourg ou un jour incandescent dans le Nevada, un film de Fritz Lang, les petits riens et les grandes espérances. Et puisqu’il faut quitter tout cela, autant le faire sans peur, et même avec le sourire. Le journaliste qu’il était a remis sa dernière copie, inoubliable lettre adressée à un pays inconnu.

Extraits choisis :

Extrait 1 :

E S A R I N T U L O M D P C F B V H G J Q Z Y X K W. L’apparent désordre de ce joyeux défilé n’est pas le fruit du hasard mais de savants calculs. Plutôt qu’un alphabet, c’est un hit parade où chaque lettre est classée en fonction de sa fréquence dans la langue française. (…) Tous ces reclassement ont une raison d’être : faciliter la tâche à tous ceux qui veulent bien essayer de communiquer directement avec moi.

Le système est assez rudimentaire. On m’égrène l’alphabet version ESA… jusqu’à ce que d’un clin d’œil j’arrête mon interlocuteur sur la lettre qu’il doit prendre en note. (…) Ça, c’est la théorie, la mode d’emploi, la notice explicative. Et puis il y a la réalité, le trac des uns et le bon sens des autres. Tous ne sont pas égaux devant le code.


Extrait 2 :

Rescapés du sport, de la route et de toutes sortes d’accidents domestiques possibles et imaginables, ils transitent par Berck le temps de remettre à neuf leurs membres brisés. Je les appelle « les touristes ». (…) Alignée en rang d’oignons, cette humanité agite bras et jambes sous une surveillance relâchée tandis que je suis arrimé à un plan incliné qu’on amène progressivement à la verticale. (…) En dessous, ça rit, ça plaisante, ça s’interpelle. J’aimerais avoir ma part dans toute cette gaieté, mais, dès que je pose mon œil unique sur eux, jeune homme, mamie, clochard détournent tous la tête et éprouvent un besoin urgent de contempler le détecteur d’incendie fixé au plafond. Les « touristes » doivent avoir très peur du feu.

 

The Freedom Writers Diary

Titre : The Freedom Writers Diary (ouvrage en anglais) ; Écrire pour exister (film)

Auteur : collectif ; Erin Gruwell

Date : 1999

Tags : éducation populaire ; guerres quotidiennes ; espoir

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Résumé :

As an idealistic twenty-three-year-old English teacher at Wilson High School in Long beach, California, Erin Gruwell confronted a room of “unteachable, at-risk” students. One day she intercepted a note with an ugly racial caricature, and angrily declared that this was precisely the sort of thing that led to the Holocaust—only to be met by uncomprehending looks. So she and her students, using the treasured books Anne Frank: The Diary of a Young Girl and Zlata’s Diary: A Child’s Life in Sarajevo as their guides, undertook a life-changing, eye-opening, spirit-raising odyssey against intolerance and misunderstanding. They learned to see the parallels in these books to their own lives, recording their thoughts and feelings in diaries and dubbing themselves the “Freedom Writers” in homage to the civil rights activists “The Freedom Riders.”

Adaptation au cinéma – bande annonce : visionner la bande annonce

Extraits choisis :

Du livre :

Préface :

When the Bosnian war strated with all its horrors and disrupted my happy and carefree childhood, my diary became more than a place to record daily events. It became a friend, the paper that it was made of was ready and willing to accept anything and everything I had to say ; it could handle my fear, my questions, my sadness

Diary 61 (p.125) :

Dear Diary,

In class today we discussed how double standards exist for men and women. We talked about how men can get away with whatever they want, but when a female does the same thing, then she get degraded and even dissed. Ms. G introduced the world called « misogyny » and everyone in the class was life « What? » A guy in the corner even said, « Misogyny? Did you say massage my pee-pee? » and started laughing.

Ms. Gruwell structured a debate calle « Misogyny or Mayhem? » She started by having us analyse the cover of Snoop Doggy Dogg’s album with cartoon characters representing a male and female dog. The male dog is on top of « da dogg house », and the female dog is on the bottom with her ass hanging out. Throughout the cartoon, the female dog is called a hoochie and and ho, and they even kick her out the dog house in the last illustration. All the girls felt like this cartoon showed how men think they’re on top of everything. I think it’s about time men start respecting women, instead of degrading women to the point where it’s unbearable. I don’t know why women allow men to brainwash them and use their bodies as object instead of cherishing them as if they were treasures. But it’s never going to change until women start respecting themselves more.

If you were looking for someone to give you an example of misogyny, my family would be the prime illustration. My male cousins were advised, « Make sure you put a hat on that Jimmy! » or « Get as many girls as possible! » Because I’m the only girl in my family, the only advice I was given was to keep my legs closed. Therefore, when I lost my virginity, it was the end of the world.

My boyfriend and I had been together for two years before we decided to have sex. Then when it came time for what was supposed to be my special moment, I thought there would be caressing and passionate kisses. Instead, it was a five-minute bang, bang, bang. I looked at him after we were finished and asked him, « Is that it? » I thought losing my virginity was something that would be worth while. Instead, it’s something I now regret.

Now I’m not a virgin and everyone looks at me thought I am a tramp or a ho. Or course, if I were male, I would be congratulated. I wish that things were different, but they aren’t.


Du film :

Extrait 1 :

Pourquoi vous ne m’avez pas dit qu’elle mourait Anne Franck à la fin ? Si elle meurt, je deviens quoi moi ?!

Extrait 2 :

Y’a personne qui veut écouter les ados, ouais, tout le monde pense qu’on devrait être heureux simplement parce qu’on est jeune et ils voient pas les guerres qu’on mène au quotidien. Un jour, ma guerre s’arrêtera et je resterai vivante, et je tolérerai plus d’être maltraitée par qui que ce soit. Je suis forte.