Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire

Titre : Discours de la servitude volontaire

Auteur : Étienne de la Boétie

Date : 1576

Résumé : Le Discours de la servitude volontaire présente certains passages peu safes. Contextualisons cependant : la condescendance de La Boétie envers le « peuple ignorant » et les « couards » manquant de courage est celle d’un magistrat de la deuxième partie du XVIème siècle. Son Discours est aussi celui d’un catholique, alors religion de l’écrasante majorité du royaume de France. S’il remet en cause la tyrannie, ou le mauvais pouvoir d’un seul, La Boétie ne critique pas le principe de la royauté, ni même d’une autorité divine. A une époque éloignée de près de trois siècles de la constitution de l’histoire en sciences, il utilise à foison les « travaux » de propagandistes, qu’il qualifie volontiers d’ « historien(s) parmi les plus sûr(s) ». Il convient donc de prendre le Discours de la servitude volontaire pour ce qu’il est : l’œuvre d’un « homme de son temps ». Il n’en demeure pas moins que la critique apportée au mauvais pouvoir d’un seul, à la tyrannie est d’une pertinence et d’une actualité déconcertantes.

Extraits choisis :

C’est un malheur extrême que d’être assujetti à un maître dont on ne peut jamais être assuré de la bonté, et qui a toujours le pouvoir d’être méchant quand il le voudra. Quant à obéir à plusieurs maîtres, c’est être autant de fois extrêmement malheureux.

* * * * *

Comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent , qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer (…) ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter – puisqu’il est seul – ni aimer – puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel.

* * * * *

Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? (…) Quel vice monstrueux est donc celui-ci, qui ne mérite pas même le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez laid, que la nature désavoue et que la langue refuse de nommer.

* * * * *

Ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner.

* * * * *

Plus les tyrans pillent, plus ils exigent ; plus ils ruinent et détruisent, plus on leur fournit, plus on les sert. Mais si on ne leur fournit rien, si on ne leur obéit pas, sans les combattre, sans les frapper, ils restent nus et défaits et ne sont plus rien.

* * * * *

Cette volonté commune aux sages et aux imprudents, aux courageux et aux couards, leur fait souhaiter toutes les choses dont la possession les rendrait heureux et contents. Il en est une seule que les hommes, je ne sais pourquoi, n’ont pas la force de désirer : c’est la liberté.

* * * * *

Tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez  fait ce qu’il est, de celui pour, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps (…) ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire.

* * * * *

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

* * * * *

Il est bien inutile de se demander si la liberté est naturelle, puisqu’on ne peut tenir aucun être en servitude sans lui faire tort : il n’y a rien au monde de plus contraire à la nature, toute raisonnable, que l’injustice. La liberté est donc naturelle ; c’est pourquoi, à mon avis, nous ne sommes pas seulement nés avec elle, mais aussi avec la passion de la défendre.

* * * * *

Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race (…) Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu’il devrait être plus supportable ; il le serait, je crois, si dès qu’il se voit élevé au-dessus d tous les autres, flatté par je ne sais quoi qu’on appelle grandeur, il ne décidait de n’en plus bouger. Il considère presque toujours la puissance que le peuple lui a léguée comme devant être transmise à ses enfants. Or dès que ceux-ci ont adopté cette opinion, il est étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, que tous les autres tyrans. Ils ne trouvent pas meilleur moyen pour assurer leur nouvelle tyrannie que de renforcer la servitude et d’écarter si bien les idées de liberté de l’esprit de leurs sujets que, pour récent qu’en soit le souvenir, il s’efface bientôt de leur mémoire.

* * * * *

Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais bien gagné sa servitude.

* * * * *

Il me semble qu’on doit avoir pitié de ceux qui, en naissant, se trouvent déjà sous le joug, qu’on doit les excuser ou leur pardonner si, n’ayant pas même vu l’ombre de la liberté, et n’en ayant pas entendu parler, ils ne ressentent pas le malheur d’être esclaves.

* * * * *

Si toutes choses deviennent naturelles à l’homme lorsqu’il s’y habitue, seul reste dans sa nature celui qui ne désire que les choses simples et non altérées. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude. (…) La première raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs et qu’ils sont élevés comme tels.

* * * * *

N’est-il pas clair que les tyrans, pour s’affermir, se sont efforcés d’habituer le peuple, non seulement à l’obéissance et à la servitude mais encore à leur dévotion ?

* * * * *

J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et pour épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. (…) Ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (…) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays (…) appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs. (…) En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait.

* * * * *

Dès qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits friponneaux et de faquins qui ne peuvent pas faire ni mal ni bien dans un pays, mais ceux qui sont possédés d’une ambition ardente et d’une avidité notable se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et pour être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux.

* * * * *

S’approcher du tyran, est-ce autre chose que s’éloigner de la liberté et, pour ainsi dire, embrasser et serrer à deux mains sa servitude ?

* * * * *

Est-ce là vivre heureux ? Est-ce même vivre ?  Est-il rien au monde de plus insupportable que cet état (…) Quelle condition est plus misérable que celle de vivre ainsi, n’ayant rien à soi et tenant d’un autre aise, sa liberté, son corps et sa vie ?

* * * * *

Certainement le tyran n’aime jamais, et n’est jamais aimé. L’amitié est un nom sacré (…) Elle n’existe qu’entre gens de bien. Elle naît d’une mutuelle estime et s’entretient moins par les bienfaits que par l’honnêteté. Ce qui rend un ami sûr de l’autre, c’est la connaissance de son intégrité (…) Il ne peut y avoir d’amitié là où se trouvent la cruauté, la déloyauté, l’injustice.

 

 

Publicités

Pierre Kropotkine, La Morale anarchiste

Titre : La Morale anarchiste

Auteur : Pierre Kropotkine

Date : 1889

Il s’agit d’une œuvre du domaine public. Vous pouvez en trouver une version > ICI <

Résumé : « Après Stirner, Proudhon et Bakounine, Pierre Kropotkine poursuit le grand rêve libertaire : ce prince russe devenu géographe de renom se fait le généalogiste d’une morale anarchiste qui dénonce les fausses morales imposées depuis des lustres par « le prêtre, le juge, le gouvernant ».

Avec La Morale anarchiste (1889), livre virulent et raisonné, il montre que seul l’instinct d’entraide est le dépositaire des valeurs humaines à construire. »

Extraits choisis :

Après une longue période de sommeil arrive un moment de réveil. Alors la pensée s’affranchit des chaînes dont tous les intéressés – gouvernants, hommes de loi, clergé – l’avaient soigneusement entortillée. Elle les brise. Elle soumet à une critique sévère tout ce qu’on lui avait enseigné et met à nu le vide des préjugés religieux, politiques, légaux et sociaux, au sein desquels elle avait végété.

* * * * *

L’ennemi invétéré de la pensée – le gouvernant, l’homme de loi, le religieux (…) profitant de la désorganisation momentanée de la société, exploitant le besoin de repos des uns, la soif de s’enrichir des autres, les espérances trompées des troisièmes – surtout les espérances trompées – se remettent doucement à leur œuvre en s’emparant d’abord de l’enfance par l’éducation.

* * * * *

Autorité et servilisme marchant toujours la main dans la main.

* * * * *

S’enrichir, jouir du moment, épuiser son intelligence, son ardeur, son énergie, n’importe comment, devient le mot d’ordre des classes aisées, aussi bien que de la multitude des pauvres gens dont l’idéal est de paraître bourgeois.

* * * * *

Préjugés, comme tout le reste, je travaillerai à m’en défaire. S’il me répugne d’être immoral, je me forcerai de l’être (…) ne serait-ce que pour protester contre l’hypocrisie que l’on prétend nous imposer au nom d’un mot, auquel on a donné le nom de moralité.

* * * * *

Ne se courber devant aucune autorité, si respectée qu’elle soit ; n’accepter aucun principe, tant qu’il n’est pas établi par la raison ».

* * * * *

Le monde animal en général, depuis l’insecte jusqu’à l’homme, sait parfaitement ce qui est bien et ce qui est mal, sans consulter pour cela ni la bible ni la philosophie.

* * * * *

Lorsqu’une fourmi, qui a bien rempli de miel son jabot, rencontre d’autres fourmis au ventre vide, celles-ci lui demandent immédiatement à manger. Et parmi ces petits insectes, c’est un devoir pour la fourmi rassasiée de dégorger le miel, afin que les amis qui ont faim puissent s’en rassasier à leur tour. Demandez aux fourmis s’il serait bien de refuser la nourriture aux autres fourmis (…) Une fourmi aussi égoïste serait traitée plus durement que des ennemis d’une autre espèce.

* * * * *

Vendre, c’est toujours plus ou moins voler l’acheteur

* * * * *

La loi a simplement utilisé les sentiments sociaux de l’homme pour lui glisser, avec des préceptes de moral qu’il accepterait, des ordres utiles à la minorité des exploiteurs; contre lesquels il se rebiffait. Elle a perverti le sentiment de justice au lieu de le développer.

* * * * *

En toute société animale, la solidarité est une loi de la nature, infiniment plus importante que cette lutte pour l’existence dont les bourgeois nous chantent la vertu sur tous les refrains, afin de mieux nous abrutir.

* * * * *

Ce principe de traiter les autres comme on veut être traité soi-même, qu’est-il, sinon le principe même de l’Égalité, le principe fondamental de l’Anarchie ? Et comment peut-on seulement arriver à se croire anarchiste sans le mettre en pratique ?

* * * * *

L’égalité dans les rapports mutuels et la solidarité résulte nécessairement – voilà l’arme la plus puissante du monde animal dans la lutte pour l’existence. Et l’égalité, c’est l’équité.

* * * * *

Nous ne demandons qu’une chose, c’est à éliminer tout ce qui, dans la société actuelle, empêche le libre développement de ces deux sentiments (l’amour et la haine), tout ce qui fausse notre jugement : l’État, l’Église, l’Exploitation ; le juge, le prêtre, le gouvernant, l’exploiteur. (…) A mesure que la servitude disparaîtra, nous rentrerons dans nos droits. Nous nous sentirons la force de haïr et d’aimer.

* * * * *

Nous reconnaissons la liberté pleine et entière de l’individu ; nous voulons la plénitude de son existence, le développement libre de toutes les facultés. Nous ne voulons rien lui imposer. (…) Tout cela, bien entendu, ne se fera entièrement que lorsque les grandes causes de dépravation : capitalisme, religion, justice, gouvernement, auront cessé d’exister. Mais cela peut se faire déjà en grande partie dès aujourd’hui. Cela se fait déjà.

* * * * *

Sois fort ! Déborde d’énergie passionnelle et intellectuelle – et tu déverseras sur les autres ton intelligence, ton amour, ta force d’action ! – Voilà à qui se réduit tout l’enseignement moral, dépouillé des hypocrisies.

* * * * *

« Laissons aux pourritures fin de siècle cette vie qui n’en est pas une », s’écrie la jeunesse, la vraie jeunesse pleine de sève qui veut vivre et semer la vie autour d’elle. Et chaque fois qu’une société tombe en pourriture, une poussée venue de cette jeunesse brise les vieux moules économiques, politiques, moraux pour faire germer une vie nouvelle. Qu’importe si untel ou untel tombe dans la lutte ! La sève monte toujours. Pour lui, vivre c’est fleurir, quelles qu’en soient les conséquences ! Il ne les regrette pas.

Elisée Reclus, L’Anarchie

Titre : L’Anarchie

Auteur : Élisée Reclus

Date : discours 1894, publication 1896.

Cette transcription de discours fait partie du domaine public : vous pouvez en trouver une version > ICI <

Résumé : « Vous-mêmes n’êtes vous pas, sinon anarchistes, du moins fortement nuancés d’anarchisme ? Qui de vous, dans son âme et conscience, se dira le supérieur de son voisin, et ne reconnaîtra pas en lui son frère et son égal ? La morale qui fût tant de fois proclamée ici en paroles plus ou moins symboliques deviendra certainement une réalité. Car nous, anarchistes, nous savons que cette morale de justice parfaite, de liberté et d’égalité, est bien la vraie, et nous la vivons de tout cœur, tandis que nos adversaires sont incertains. Ils ne sont pas sûrs d’avoir raison ; au fond, ils sont même convaincus d’être dans leur tort, et, d’avance, ils nous livrent le monde. En 1894, Élisée Reclus prononce devant les Francs-maçons une conférence sur l’anarchie. Loin des clichés habituels, un texte éclairant et plein d’humanité. »

 

Extraits choisis :

Mais si l’anarchie est aussi ancienne que l’humanité, du moins ceux qui la représentent apportent-ils quelque chose de nouveau dans le monde. Ils ont la conscience précise du but poursuivi et, d’une extrémité de la terre à l’autre, s’accordent dans leur idéal pour repousser toute forme de gouvernement. Le rêve de liberté mondiale a cessé d’être une pure utopie philosophique et littéraire (…) [ils] collaborent résolument à la naissance d’une société dans laquelle il n’y aurait plus de maîtres, plus de conservateurs officiels de la morale publique, plus de geôliers ni de bourreaux, plus de riches ni de pauvres, mais des frères ayant tous leur part quotidienne de pain, des égaux en droit, et se maintenant en paix et en cordiale union, non par l’obéissance à des lois, qu’accompagnent toujours des menaces redoutables, mais par le reste mutuel des intérêts et l’observation scientifique des lois naturelles.

* * * * *

La conquête du pouvoir fut presque toujours la grande préoccupation des révolutionnaires, mêmes des mieux intentionnés. L’éducation reçue ne leur permettrait pas de s’imaginer une société libre fonctionnant sans gouvernement régulier, et, dès qu’ils s’empressaient de les remplacer par d’autres maîtres, destinés suivant la formule consacrée, à « faire le bonheur de leurs peuples ».

* * * * *

[Les] libertaires (…) vouent à la honte et au mépris, ou du moins à la pitié, celui d’entre eux qui, piqué de la tarentule du pouvoir, se laisserait aller à briguer quelque place sous prétexte de faire, lui aussi, le « bonheur de ses concitoyens ».

* * * * *

Les socialistes d’État (…) leur morale change avec leurs intérêts (…) détenteurs du pouvoir, [ils] devront se servir des instruments du pouvoir : armée, moralistes, magistrats , policiers et mouchards.

* * * * *

C’est bien la lutte contre tout pouvoir officiel qui nous distingue essentiellement ; chaque individualité nous paraît être le centre de l’univers, et chacun a les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d’un pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie.

* * * * *

Oui, la morale anarchiste est celle qui correspond le mieux à la conception moderne de la justice et de la bonté.

* * * * *

Le principe même de l’État et de tous les États partiels qui le constituent, est la hiérarchie, ou l’archie « sainte », l’autorité « sacrée », — c’est le vrai sens du mot. — Et cette domination sacro-sainte comporte toute une succession de classes superposées dont les plus hautes ont toutes le droit de commander, et les inférieures toutes le devoir d’obéir.

* * * * *

Entre égaux, l’œuvre est plus difficile, mais elle est plus haute : il faut chercher âprement la vérité, trouver le devoir personnel, apprendre à se connaître soi-même, faire continuellement sa propre éducation, se conduire en respectant les droits et les intérêts des camarades. Alors seulement on devient un être réellement moral.

* * * * *

L’œuvre de critique frondeuse à laquelle est soumise l’Etat s’exerce également contre  toutes les institutions sociales. Le peuple ne croit plus à l’origine sainte de la propriété privée, produite, nous disaient les économistes, — on n’ose plus le répéter maintenant — par le travail personnel des propriétaires ; il n’ignore point que le labeur individuel ne crée jamais des millions ajoutés à des millions, et que cet enrichissement monstrueux est toujours la conséquence d’un faux état social, attribuant à l’un le produit du travail de milliers d’autres.

* * * * *

Sans doute le mouvement de transformation entraînera des violences et des révolutions, mais déjà le monde ambiant est-il autre chose que violence continue et révolution permanente ?

* * * * *

L’histoire nous permet d’affirmer en toute certitude que la politique de haine engendre toujours la haine, aggravant fatalement la situation générale, ou même entraînant une ruine définitive. Que de nations périrent ainsi, oppresseurs aussi bien qu’opprimés ! Périrons-nous à notre tour ?

* * * * *

Car nous, anarchistes, nous savons que cette morale de justice parfaite, de liberté et d’égalité, est bien la vraie, et nous la vivons de tout cœur, tandis que nos adversaires sont incertains. Ils ne sont pas sûrs d’avoir raison; au fond, ils sont mêmes convaincus d’être dans leur tort, et, d’avance, ils nous livrent le monde.

 

 

 

Aux origines de nos sociétés patriarcales… Ou pas ?

Lecture critique de l’article « la domination masculine », paru dans le numéro 8117 (mai-juin 2017) de la documentation photographique, intitulé « Le néolithique » sous-titré « A l’origine du monde contemporain ».

Introduction

« On a parfois argué, en se fondant sur la fréquence des figurations féminines au Paléolithique et au Néolithique, que les sociétés anciennes auraient été matriarcales, que le pouvoir politique aurait alors été détenu par les femmes. »

L’auteur.ice de cet article pointe un fait évident : il ne suffit pas que les figurations et représentations féminines soient nombreuses pour que le pouvoir, politique ou non, soit détenu par « les femmes ». Il n’y a en effet qu’à observer nos sociétés patriarcales contemporaines pour s’apercevoir qu’en dépit de l’omniprésence féminine dans les publicités, les sociétés actuelles demeurent profondément misogynes, considérant « le pouvoir » comme un attribut « naturellement masculin ».

« Qu’en est-il et que peut-on dire du rapport entre les sexes (entre les « genres ») à ces époques ? »

L’auteur.ice pose ici sa problématique. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la formulation en elle-même pose problème. L’auteur.ice semble en effet, sans distinction, assimiler « sexes » et « genres », ceci qui témoigne d’un manque de maîtrise profond du sujet. C’est, à tout le moins, le défaut majeur de « l’histoire du genre », axée sur « l’histoire des sexes ». L’histoire du genre, à son niveau le plus basique, se limite à une histoire des compagnes de dirigeants ou des dirigeant.e.s, en mettant évidemment tous les paquets sur les aventures et la sexualité des femmes. Plus récemment a émergé péniblement une histoire de la féminité et de la masculinité, avant de dériver vers une histoire de la virilité (c’est vrai, il n’y a pas assez de place pour les hommes dans l’histoire…).

« Les plus anciennes figurations humaines, au Paléolithique et jusqu’au début du Néolithique, représentent très majoritairement des femmes, la plupart du temps dotées de caractères sexuels exagérés ».

On est donc bien dans une histoire des sexes (et non « des genres »). Ici, on apprend que l’hypersexualisation des corps féminins est un processus plurimillénaire, qui ne semble pas avoir été remis en question depuis, du moins pas au moins que l’hypersexualisation ne soit plus une norme sociétale.

« On a supposé qu’elles évoquaient la fécondité et la fertilité, maternelle d’abord, de la terre ensuite, une fois l’agriculture inventée. »

Qui est donc ce « on » qui suppose que représentation féminine = fécondité = fertilité = maternité ? Il est ensuite vrai que les représentations anthropormorphisées de la terre l’ont quasiment toujours été sous les traits d’allégories féminines. La Terre est ainsi représenté en allégorie féminine dans les manuels de l’école de Ferry sous la Troisième République ou dans la fRance de Vichy…

« Et certains ont même émis l’hypothèse que ces premières sociétés humaines étaient « matriarcales », c’est-à-dire que le pouvoir y était détenu par les femmes. »

Une société matriarcale ne signifie pas nécessairement que le pouvoir y était détenu par « les femmes », mais qu’il était détenu par « les mères », ce qui revêt encore une autre signification..

« Cette idée, développée en 1861 par l’érudit suisse Johann Jakob Bachofen dans Le droit maternel, a été régulièrement reprise, notamment au sein de mouvements féministes ».

Avec un tel titre, « le droit maternel », on confirme les réflexions précédentes : dans les sociétés matriarcales, le pouvoir est exercé par « les mères ». Il serait ici intéressant de voir quel genre de « mouvements féministes » revendiquent une société où le pouvoir est exercé par les mères..

« L’archéologue américaine Marija Gimbutas s’inscrit dans cette lignée, avec un livre traduit en français en 2005, le langage de la déesse. Il y aurait eu, aux origines, une Grande Déesse Mère et un panthéon essentiellement féminin, dans des sociétés préhistoriques matriarcales, pacifiques et tournées vers l’art, avant que, en Europe, des pasteurs guerriers surgis des steppes ne viennent imposer jusqu’à nos jours un ordre masculin et violent »

On remarque que, lorsque l’auteur.ice évoque les travaux de cette archéologue, il emploie le conditionnel, comme s’il fallait accorder moins de valeur parce que ses recherches sont celles d’une femme… Le résumé des travaux de Marija Gimbutas est relativement confus : est Marija Gimbutas qui pense cela ou les sociétés préhistoriques qu’elle a étudiées ?

« Néanmoins, les arguments présentés à l’appui de cette thèse peuvent sembler très ténus ».

Vas-y, explique nous pourquoi c’est tout caca…

« La plupart du temps, ces figurines ne sont manifestement pas enceintes et certains traits sexuels mis en valeur, comme les fesses, n’ont pas de rapport avec la fertilité ».

Que dire… Qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un « gros ventre » pour être enceinte ? Et qu’ensuite, entre différencier fesses et hanches sur une figurine, il faut être particulièrement doué.e. Et il me semble pourtant bien que les hanches larges, dans la symbolique de la statue et/ou de la figurine a plus qu’un très gros rapport avec la fertilité…

Sleeping lady.jpg
Sleeping Lady : une femme, morte ou endormie, retrouvée dans l’hypogée de Hal Saflieni, fin du IVème siècle avant notre ère, conservée au Musée archéologique de la Valette à Malte.

« Par ailleurs, sur les quelque 100000 sociétés humaines connues par l’histoire ou l’ethnologie, aucune n’est matriarcale ; dans toutes, le pouvoir politique appartient aux hommes, quelque soit le degré d’oppression des femmes ».

Cela ne constitue pas pour autant une preuve irréfutable de l’inexistence d’une société matriarcale. Ne pas connaître une chose ne signifie pas que cette chose n’existe pas ou n’a jamais existé. Ensuite, c’est bien d’enfin souligner l’oppression systémique subie par les femmes ou identifiées femmes. Le faire en revanche avec un tel détachement… D’accord, tu rédiges un article « scientifique », mais ça ne t’empêche pas d’être bienveillant.e, si ?

« Il est des sociétés matrilinéaires où les biens sont transmis par la mère. Mais l’importance ainsi donnée à la femme ne s’exprime alors que dans cette seule question juridique ».

Là encore, il y a cette confusion « femme/mère » qui demeure assez gênante. La logorrhée verbale « société matrilinéaires » aurait pu être évité, tout comme le ton désinvolte qui suit.

« Comme l’argumente l’ethnologue Alain Testard, dans toutes les sociétés connues, ces images de femmes, souvent dénudées, sont manipulées par des hommes. Aujourd’hui encore, sur nos murs ou dans nos magazines, les images de femmes sont très fréquentes ; elles ne sont nullement le signe d’une domination féminine. Tout au contraire, ces figurations sont pour l’essentiel des « objets » à consommer ou sont destinées à faire consommer ».

Cela vous permet de voir que je commente au fur et à mesure de ma lecture, puisque l’auteur.ice vient de reprendre la réflexion que je faisais dès l’intro, ce qui aurait pu lui faire économiser pas mal d’encre au final. On brasse du vent.

« De surcroît, au Néolithique, les tombes de femmes ne témoignent pas d’une plus grande richesse que celles des hommes ».

J’ai du relire pour trouver un rapport entre ce « de surcroît » et la phrase précédente… Il n’y en a aucun. A la limite, il faudrait remonter au moment où l’auteur.ice parle de l’absence d’arguments solides pour prouver l’existence de sociétés matriarcales… Enfin, au niveau de la construction de la phrase, richesse n’est pas forcément synonyme de pouvoir. Et dire que les tombes de femmes n’étaient pas plus riches que celles des hommes ne signifie pas non plus forcément qu’elles aient été plus pauvres, par manque de précision.

« C’est pourquoi on peut plutôt considérer ces représentations féminines comme étant en relation avec la sexualité, considérée d’un point de vue masculin ».

Donc pour l’auteur.ice sexualité = fécondité, on aura la confusion sémantique je pense. La conclusion proposée ici semble de plus assez hasardeuse, compte tenu des « arguments » précédents.

« L’espèce humaine est la seule pour laquelle l’activité sexuelle n’est pas régulièrement interrompue par des moments de pause ; la sexualité comme les infractions sexuelles, est omniprésente dans le fonctionnement, les récits et les religions de toute société ».

Et un petit passage d’acephobie appuyé par une méconnaissance complète de la sexualité des animaux non humain.e.s.

« L’une des principales fonctions des religions consiste même à vouloir contrôler, voire en réprimer, les manifestations ».

Sur fond de généralisation crasse, il semblerait que la connaissance de l’auteur.ice des religions soit d’une intensité équivalente à celle de la sexualité des animaux non humain.e.s.

« En revanche, dans beaucoup de systèmes religieux, les malheurs des humains sont attribués aux femmes : dans la mythologie grecque, Pandore ouvre, malgré l’interdiction, la boîte ou la jarre d’où vont sortir tous les maux ; dans la Bible, Eve incite l’infortuné Adam à manger le fruit défendu. En Nouvelle-Guinée, les mythes content que les femmes avaient autrefois le pouvoir, mais qu’elles s’en servirent tellement mal que les hommes durent le leur reprendre. Ces fautes féminines originelles sont censées justifier la domination masculine ».

Cette part de misogynie inhérente aux religions (du moins pour les exemples cités) est une réalité, du moins tel que les textes « sacrés » l’évoquent. Quant au jugement de valeur « l’infortuné Adam », on aurait pu s’en dispenser. On s’interrogera pourtant sur la pertinence de ces exemples, dans un numéro consacré au Néolithique. Adam et Eve et Pandore sont des constructions mythologiques bien postérieures au Néolithique…

« Avec l’émergence de sociétés de plus en plus complexes et hiérarchisées, de nouvelles préoccupations figuratives apparaissent, concernant la mise en scène du pouvoir. Malte, à la fin du IVème millénaire avant notre ère, est sans doute l’un des derniers territoires où les figurines féminines occupent une place importante (…) »

L’auteur.ice se contredit quelque peu, vu qu’iel a auparavant évoqué l’omniprésence des figurations féminines dans nos sociétés actuelles. Ce qu’iel veut dire, c’est qu’au IVème millénaire avant notre ère, on note un changement dans la mise en scène du pouvoir, notamment avec les figurines féminines. Il fallait ici le décodeur…

« Désormais, si les représentations féminines se perpétuent jusqu’à nos jours, celles des hommes (mâles) en situation de domination et la plupart du temps en armes, deviennent très majoritaires dans l’espace public, dès l’âge du cuivre et la IVème millénaire, avec des statues menhirs d’hommes armés de haches, de poignards ou d’arcs et de flèches ».

On est donc passé d’une symbolique associant mères, sexualité et fécondité, à des représentations d’hommes guerriers, sans que l’on sache réellement où, quand et comment s’opère ce bouleversement.

Conclusion

« Les raisons de cette constante domination historique des hommes sur les femmes, même à des degrés variables, sont toujours en débat ».

Il y a donc un moment où les « hommes » démarrent leur « domination historique » sur les femmes, sans que l’on ne sache pourquoi. Ça valait VRAIMENT le coup de lire jusque là, tiens…

« Une explication purement biologique serait un peu faible, les femmes étant plus résistantes et vivant plus longtemps que les hommes. ».

L’auteur.ice a déjà montré, au long de l’article, qu’effectivement, l’explication « biologique » est « un peu faible »… Si les femmes vivent plus longtemps que les hommes, c’est principalement en raison des comportements à risques de ces derniers, du moins à notre époque.


Résumé critique

En résumé, cet article est assez symptomatique de « l’histoire du genre ». Méconnaissant son sujet, l’auteur.ice effleure le vide intellectuel, et ne répond aucunement à sa problématique : que peut-on dire du rapport entre les sexes (entre les « genres ») à ces époques ? La domination masculine, pourtant thème de l’article, n’est que peu ou prou abordée. Il s’agit plutôt d’une étude de la figuration féminine. La rigueur scientifique laisse à désirer, les clichés sont nombreux. Ce qui demeure assez décevant pour un article de la documentation photographique qui d’habitude est pointue et sérieuse, et qui évite, comme ici, de brasser du vent.


Texte original de l’article (en un seul morceau)

La domination masculine

On a parfois argué, en se fondant sur la fréquence des figurations féminines au Paléolithique et au Néolithique, que les sociétés anciennes auraient été matriarcales, que le pouvoir politique aurait alors été détenu par les femmes. « Qu’en est-il et que peut-on dire du rapport entre les sexes (entre les « genres ») à ces époques ? »

Les plus anciennes figurations humaines, au Paléolithique et jusqu’au début du Néolithique, représentent très majoritairement des femmes, la plupart du temps dotées de caractères sexuels exagérés. On a supposé qu’elles évoquaient la fécondité et la fertilité, maternelle d’abord, de la terre ensuite, une fois l’agriculture inventée.» Et certains ont même émis l’hypothèse que ces premières sociétés humaines étaient « matriarcales », c’est-à-dire que le pouvoir y était détenu par les femmes.

Cette idée, développée en 1861 par l’érudit suisse Johann Jakob Bachofen dans Le droit maternel, a été régulièrement reprise, notamment au sein de mouvements féministes. L’archéologue américaine Marija Gimbutas s’inscrit dans cette lignée, avec un livre traduit en français en 2005, le langage de la déesse. Il y aurait eu, aux origines, une Grande Déesse Mère et un panthéon essentiellement féminin, dans des sociétés préhistoriques matriarcales, pacifiques et tournées vers l’art, avant que, en Europe, des pasteurs guerriers surgis des steppes ne viennent imposer jusqu’à nos jours un ordre masculin et violent »

Néanmoins, les arguments présentés à l’appui de cette thèse peuvent sembler très ténus. La plupart du temps, ces figurines ne sont manifestement pas enceintes et certains traits sexuels mis en valeur, comme les fesses, n’ont pas de rapport avec la fertilité. Par ailleurs, sur les quelque 100000 sociétés humaines connues par l’histoire ou l’ethnologie, aucune n’est matriarcale ; dans toutes, le pouvoir politique appartient aux hommes, quelque soit le degré d’oppression des femmes. Il est des sociétés matrilinéaires où les biens sont transmis par la mère. Mais l’importance ainsi donnée à la femme ne s’exprime alors que dans cette seule question juridique ».

Comme l’argumente l’ethnologue Alain Testard, dans toutes les sociétés connues, ces images de femmes, souvent dénudées, sont manipulées par des hommes. Aujourd’hui encore, sur nos murs ou dans nos magazines, les images de femmes sont très fréquentes ; elles ne sont nullement le signe d’une domination féminine. Tout au contraire, ces figurations sont pour l’essentiel des « objets » à consommer ou sont destinées à faire consommer. De surcroît, au Néolithique, les tombes de femmes ne témoignent pas d’une plus grande richesse que celles des hommes.

C’est pourquoi on peut plutôt considérer ces représentations féminines comme étant en relation avec la sexualité, considérée d’un point de vue masculin. L’espèce humaine est la seule pour laquelle l’activité sexuelle n’est pas régulièrement interrompue par des moments de pause ; la sexualité comme les infractions sexuelles, est omniprésente dans le fonctionnement, les récits et les religions de toute société. L’une des principales fonctions des religions consiste même à vouloir contrôler, voire en réprimer, les manifestations.

En revanche, dans beaucoup de systèmes religieux, les malheurs des humains sont attribués aux femmes : dans la mythologie grecque, Pandore ouvre, malgré l’interdiction, la boîte ou la jarre d’où vont sortir tous les maux ; dans la Bible, Eve incite l’infortuné Adam à manger le fruit défendu. En Nouvelle-Guinée, les mythes content que les femmes avaient autrefois le pouvoir, mais qu’elles s’en servirent tellement mal que les hommes durent le leur reprendre. Ces fautes féminines originelles sont censées justifier la domination masculine.

Avec l’émergence de sociétés de plus en plus complexes et hiérarchisées, de nouvelles préoccupations figuratives apparaissent, concernant la mise en scène du pouvoir. Malte, à la fin du IVème millénaire avant notre ère, est sans doute l’un des derniers territoires où les figurines féminines occupent une place importante (…). Désormais, si les représentations féminines se perpétuent jusqu’à nos jours, celles des hommes (mâles) en situation de domination et la plupart du temps en armes, deviennent très majoritaires dans l’espace public, dès l’âge du cuivre et la IVème millénaire, avec des statues menhirs d’hommes armés de haches, de poignards ou d’arcs et de flèches.

Les raisons de cette constante domination historique des hommes sur les femmes, même à des degrés variables, sont toujours en débat. Une explication purement biologique serait un peu faible, les femmes étant plus résistantes et vivant plus longtemps que les hommes. Dans tous les cas, la domination masculine pourrait être la matrice de la domination tout court.

« La domination masculine », paru dans le numéro 8117 (mai-juin 2017) de la documentation photographique, intitulé Le néolithique sous-titré « A l’origine du monde contemporain ».

Cela s’est passé un 17 juillet

Le 17 juillet 1791. La fusillade du Champ-de-Mars consacre la dénaturation et l’avortement de la Révolution.

Le 17 juillet 1791, une fusillade se produit sur le Champ-de-Mars à Paris, conséquence immédiate de la fuite du roi Louis XVI jusqu’à Varennes. En effet, dès que la fuite du roi est connue, le club des Cordeliers demande aux députés de l’Assemblée Constituante de proclamer la déchéance du monarque et l’avènement de la République. Mais les députés s’y refusent et, le lendemain, le roi ayant été arrêté et ramené à Paris, ils inventent la fiction de son enlèvement : le roi se serait enfuit contre son gré et sa déchéance serait donc nulle et non avenue…

Le club des Cordeliers ne se satisfait en rien de cet arrangement et rédige une deuxième pétition en faveur de la République. Le texte est mis au point par Brissot, soutenu par Danton et Marat, et avec le concours de Choderlos de Laclos (oui, l’auteur des Liaisons dangereuses !). Les pétionnaires réclament « un nouveau pouvoir constituant » pour « procéder (…) au jugement du coupable et surtout au remplacement et à l’organisation d’un nouveau pouvoir exécutif ».

Le texte est déposé le 17 juillet 1791 sur l’autel de la patrie du Champ-de-Mars, à l’endroit où a eu lieu la Fête de la Fédération [14 juillet 1790, l’origine de la fête nationale actuelle (et non comme communément admis la prise de la Bastille)], afin de le faire signer par les Parisiens.

Mais deux hommes, cachés sous l’autel, sont pris à partie et massacrés par la foule. Effrayés, les députés de l’Assemblée craignent que la Révolution ne sombre dans l’anarchie (il leur en faut peu), et que la déchéance de Louis XVI n’entraîne la fRance dans une guerre contre les autres monarchies européennes. Prétextant le trouble à l’ordre (une méthode dès lors bien connue), ils ordonnent au maire de Paris, Jean Bailly, de proclamer la loi martiale.

Malheureuse_journée_du_17_juillet_1791

Ce dernier, révolutionnaire modéré, élu maire le lendemain de la prise de la Bastille, ne se fait pas prier : sans tergiverser, il fait appel à la garde nationale et lui ordonne de disperser la foule du Champ-de-Mars. Commandée par La Fayette en personne, elle y est accueillie à coups de pierres. Sans sommation, la garde nationale ouvre le feu sur les pétitionnaires, causant plusieurs dizaines de morts. De nombreuses arrestations complètent la répression. Le club des Cordeliers est fermé, tandis que Danton et Marat se sont enfuis en Angleterre.

 

Au club des Jacobins, l’atmosphère est bien différente. De nombreux militants (y compris Robespierre), jugent inopportun ou prématuré d’abolir la monarchie et légitime ainsi la répression du Champ-de-Mars. Il s’agit d’une des premières failles dans le consensus révolutionnaire.

Cela s’est passé un 3 juillet

Le 3 juillet 1940. La flotte française de Mers-el-Kébir est coulée par les Anglais.

Le général Vuillemin, commandant l’aviation fRançaise, ne veut pas que ses avions tombent aux mains des Allemands. Le 16 juin, il ordonne le transfert sur l’Afrique du Nord de 16 groupes de bombardiers et de 18 groupes de chasse, des appareils tout juste sortis d’usine. Par cette manœuvre, le 25 juin, 700 appareils opérationnels sont présents en Afrique du Nord.

Il n’en va pas de même pour la marine. Une clause de l’armistice franco-allemande du 22 juin 1940 précise :  » La flotte de haute mer doit regagner ses ports d’attache pour y être démobilisée et désarmée sous le contrôle des Allemands et des Italiens. » Pour la Grande-Bretagne, le contrôle des océans par la Royal Navy est une condition essentielle à sa survie. Churchill craint un coup de force allemand sur la flotte fRançaise. Si celle-ci tombe entre les mains du Reich, l’Angleterre sera menacée.

Le 3 juillet 1940 au matin, une escadre de l’amiral anglais Somerville se présente devant la rade de Mers-el-Kébir, près d’Oran, où sont mouillés onze bâtiments de guerre fRançais sous le commandement du vice-amiral Gensoul. Somerville transmet à Gensoul quatre propositions de Churchill :

  1. rejoindre la flotte britannique pour participer à la lutte ;
  2. gagner des ports hors d’atteinte des Allemands, comme aux Antilles ;
  3. se saborder ;
  4. être coulé.

Gensoul envoie un télégramme tronqué à l’amirauté ! « Ultimatum anglais : coulez vos bâtiments ou nous vous y contraindrons par la force. » Il omet volontairement de citer la possibilité d’un départ pour les Antilles. L’ « ultimatum » est rejeté. Gensoul répond à Somerville : « Les bâtiments fRançais se défendront par la force ».

Merselkebir
Les cuirassés fRançais tentent de s’échapper de la rade de Mers-el-Kébir, 3 juillet 1940.

Le 3 juillet, à 16h37, une salve d’obus anglais s’abat sur l’escadre fRançaise. A 17h15, Gensoul demande un cessez-le-feu. 1297 marins fRançais sont morts, la plupart sur le cuirassé Bretagne qui est rapidement coulé.

La brutalité de l’attaque de Mers el-Kébir réveille en France une anglophobie latente. C’est une aubaine pour les partisans d’une collaboration avec l’occupant. Une semaine plus tard, le 10 juillet 1940, l’Assemblée nationale issue des élections de 1936 et du Front populaire vote à une écrasante majorité les pleins pouvoirs au maréchal Pétain…

The sexual politics of meat

 

Auteur : Carol J. Adams

Titre : The sexual politics of meat

Date : édition 2015

Tags : véganisme, sexisme, misogynie, intersectionnalité, convergence des luttes.

The sexual politcs of meat

Résumé (anglais) :

« The Sexual Politics of Meat is Carol Adams inspiring and controversial exploration of the interplay between contemporary society s ingrained cultural misogyny and its obsession with meat and masculinity.

Résumé (français) :

« Dès sa première parution en 1990, La Politique sexuelle de la viande, qualifiée de « bible de la communauté végane » par le New York Times, s’est imposée comme un ouvrage de référence dans le domaine du droit animal. Dans cette théorie critique féministe végétarienne, la féministe militante Carol J. Adams explore la relation entre les valeurs patriarcales et la consommation de viande à travers leurs représentations dans l’histoire, les médias et la littérature. »

 

Analyse personnelle : The Sexual Politics of meat : si son titre laisse envisager une convergence des luttes (sexisme/spécisme), la « politique sexuelle de la viande » (c’est son titre en français), n’est pas un ouvrage radical. Très pointu dans la sémantique et l’étude des constructions langagières dans notre société patriarcale et oppressive, le versant féministe de l’ouvrage semble plutôt une réussite. En ce qui concerne son versant anti-spéciste, il n’est pas possible  de prétendre la même chose : radicalisme absent, confusionnisme, l’ouvrage n’est pas abolitionniste. A de nombreuses reprises, l’autrice semble s’attrister de l’absence d’égalité face à la viande entre les cisgenres femmes et hommes, silençant de fait les animaux non humains, victimes de l’oppression spéciste. Ajoutons à cela quelques formules problématiques comme « animals and humans suffer and die the same way » ou la comparaison des abattoirs aux camps de concentration… Loin d’être un ouvrage prônant une convergence des luttes radicale, pleine et entière, The Sexual Politics of Meat devrait voir son titre revu. Il aurait été plus pertinent de donner un titre du genre « The Carnist Politics of Sexism » (la politique carniste du sexisme) pour faire correspondre au mieux titre et couverture.

 

Extraits choisis :

In memory of

56 billion each year

153.4 million each day

6.4 million each hour

106 546 each minute


 

Imagine the day when women talk down streets and are not harassed, stalked, or attacked. Imagine the day when we don’t need battered women’s shelters. Imagine the day when the most frequent mass murderers in our culture are NOT those who kill their families.
Better yet, imagine the day when we live in world where women are safe wherever they are, family members are safe within their homes, and we don’t have mass murderers.
Imagine the day when people respond to someone who says « but I need my sausage in the morning », by saying « of that’s so twentieth century. You know, the century when some of the earliest people talking about climate change were animal activists who understood the interconnections between environnemental destruction and animal agriculture ».
Better yet, imagine the day when people no longer feel they need a « sausage » in the morning.
Imagine the day when women and children are not sold into sexual slavery or prostituted or pornographed.
Better yet, imagine the day when equality, rather than dominance, is sexy.


 

The Sexual Politics of Meat meas that what, or more precisely who, we eat is determined by the patriarchal politics of our culture, and that the meanings attached to meat eating include meanings clustered around virility. We live in a racist, patriarchal world in which men still have considerable power over women, both in the public sphere (employment and politics) and in the private sphere (at home, where in this country woman-battering results in the death of four women a day). What the Sexual Politics of Meat argues is that the way gender politics is structured into our world is related to how we view animals, especially animals who are consumed. Patriarchy is a gender system that is implicit in human/animal relationships. Moreover, gender construction includes instruction about appropriate foods. Being a man in our culture is tied to identities that they either claim or disown – what « real » men do and don’t do. « Real » men don’t eat quiche. It’s not only an issue of privilege, it’s an issue of symbolism. Manhood is constructed in our culture, in part, by access to meat eating and control of other bodies.


 

People with power have always eaten meat. The aristocracy of Europe consumed large courses filled with every kind of meat while the laborer consumed the complex carbohydrates. Dietary habits proclaim class distinctions, but they proclaim patriarcal distinctions as well. Women, second-class citizens, are more likely to eat what are considered to be second-class food in a patriarcal culture : vegetables, fruits and grains rather than meat. The sexism in meat eating recapitulates the class distinctions with an added twist : a mythology permeates all classes that meat is a masculine food and meat eating a male activity.


 

Animals are made absent through language that renames dead bodies before consumers participate in eating them. Our culture further mystifies the term « meat » with gastronomic language, so we do not conjure dead, butchered animals, but cuisine. Language thus contributes even further to animals’ absences. While the cultural meanings of meat and meat eating shift historically, one essential part of meat’s meaning is static : One does not eat meat without the death of an animal. Live animals are thus the absent referents in the concept of meat. The absent referent permits us to forget about the animal as an independent entity ; it also enables us to resist efforts to make animals present.
There are actually three ways by which animals become absent referents. One is litteraly : as I have just argued, through meat eating they are litterally absent because they are dead. Another is definitional : when we eat animals, we change the way we talk about them, for instance, we no longer talk about baby animals but about veal or lamb… The word meat has an absent referent, the dead animals. The third way is metaphorical. Animals become metaphors for describing peuple’s experiences.

 

Cela s’est passé un 6 juin

Le 6 juin 1944. Que faisait Hitler pendant le débarquement allié sur les côtes de Normandie ?

Le 1er juin 1944, la BBC diffuse son premier message annonçant le débarquement en Normandie : « L’heure du combat viendra ». Le 4 juin à 23 h, le message « Les sanglots longs des violons de l’automne » donne aux résistants le signal du déclenchement des actions de sabotage des voies ferrées. Le 5 juin à 20 h, la seconde strophe de Verlaine, « Blessant mon cœur d’une langueur monotone » annonce que le feu vert est donné pour l’opération Overlord.

Enregistrement sonore

Le 6 juin à partir de minuit, 1 135 bombardiers pilonnent les positions côtières. A 1h30, des parachutistes sont largués. A 5h50, près de 6000 navires de l’armada alliée abordent les côtes normandes, entre Cabourg à lest et le Cotentin à l’ouest.

C’est le D-Day ! Mais Hitler est persuadé que le débarquement aura lieu entre Boulogne et l’estuaire de la Somme. Tout débarquement en Normandie ne peut être qu’une diversion. Le météorologiste ayant annoncé que le temps de permettrait en aucun cas un débarquement, Rommel est rentré en Allemagne pour l’anniversaire de sa femme.

Le message annonçant le débarquement est déchiffré le 5 juin par le quartier général de Von Rundstedt, commandant en chef sur le front ouest. L’information est transmise, mais personne n’en tient compte. Le Führer se repose dans sa résidence de Berghof, dans les Alpes. Il s’est couché le 6 juin à 3 h du matin et dort encore à 10 h. Personne n’ose le réveiller.

Cela s’est passé un 5 juin

Le 5 juin 1832. Suite aux obsèques du général Lamarque, Paris sombre dans l’insurrection.

Le roi de fRance Louis-Philippe 1er et sa famille restent à Paris pendant l’épidémie de choléra qui frappe alors la capitale. Le 1er avril 1832, Casimir-Périer, président du Conseil et Ministre de l’Intérieur, se rend à l’Hôtel-Dieu pour visiter les mourant.e.s. Trois jours plus tard, il tombe malade. Il meurt le 16 mai et reçoit des funérailles nationales.

L’opposition républicaine veut les mêmes honneurs pour un député de l’opposition libérale, le général d’Empire Lamarque, âgé de 62 ans, mort le 1er juin du choléra. Suite au refus du gouvernement, un cortège populaire est organisé le 5 juin. Les Républicains, qui ne se consolent pas d’avoir été volés de leur « Révolution des Trois Glorieuses » appellent leurs partisans à manifester à l’occasion des funérailles qui rassemble une foule immense. Des coups de feu sont tirés contre un détachement de dragons (des soldats de l’Infanterie montée hein, pas les créatures mythiques 😉 ), tuant six soldats.

Insurrection 5 juin 1832
Beval, L’insurrection de juin 1832, gravure sur bois (1870)

Menée par la Société républicaine des amis du peuple, persuadée que le gouvernement et la monarchie constitutionnelle tomberont comme en 1830, l’insurrection se déchaîne jusqu’au lendemain. Témoin des événements, Victor Hugo raconte, dans Les Misérables (1862), la mort de Gavroche sur les barricades :

Je suis tombé par terre,

C’est la faute à Voltaire,

Le nez dans le ruisseau,

C’est la faute à Rousseau.

Car Louis-Philippe est bien décidé à réagir. Il passe les troupes en revue et ordonne l’offensive finale dans les rues tortueuses de la capitale. L’armée et la garde nationale arrivent à contenir les insurgé.e.s entre les boulevards, la Seine et la Bastille. Le 6 juin, le dernier carré de résistant.e.s est écrasé dans la rue du Cloître-Saint-Merri, au coeur de la capitale. On compte 32 morts dans les rangs de l’armée, et une centaine parmi les insurgé.e.s. Les tribunaux promulguent de nombreuses condamnations dont 7 condamnations à mort, commuées en déportation par le roi. La monarchie de Juillet l’a emporté sur le terrain… mais la mort de Gavroche, dans l’imaginaire collectif, ne sera jamais oubliée.

Cela s’est passé un 10 mai

Le 10 mai 1802. Le métis Louis Delgrès (36 ans) adresse « à l’univers entier le dernier cri de l’innocence et du désespoir ».

1802. La révolution est bien finie. La preuve : l’esclavage, aboli par la Révolution en 1794 et la traite des Noirs, sont établis dès 1802, sur souhait de Napoléon. Ce dernier affirme : « Je suis pour les Blancs parce que je suis blanc. Il n’y a pas d’autre raison et celle-là est la bonne.  » Il y a toutefois une autre raison : l’esclavage est une activité rentable qui relance le commerce triangulaire avec les Amériques.

Confirmant son racisme exacerbé, Napoléon « épure » l’armée de ses officiers noirs, comme le général Dumas, le père d’Alexandre. Le despote anéantit les projets de mise en valeur menés par Toussaint Louverture à Saint-Domingue. Quand on parle devant le premier consul d’exterminer tous les Noirs de Guadeloupe, il ne proteste pas.

Le 10 mai 1802, le métis Louis Delgrès (36 ans) adresse à Basse-Terre en Guadeloupe « à l’univers entier le dernier cri de l’innocence et du désespoir ». Il revendique le devoir d’insurrection et lance un appel à la fraternité, par-dessus les barrières de races.

31e33265ce2e337884f4df168f575b3b

Quelques jours plus tard, dans l’habitation Danglemont, à Matouba, dans les hauteurs de Basse-Terre (Guadeloupe), il se fait sauter avec ses hommes pour échapper à la cruauté du corps expéditionnaire du général Antoine Richepance (on écrit aussi Richepanse) et de Magloire Pelage. Richepanse fait massacrer plusieurs milliers de Noirs et mulâtres.

Le général Decean remarque : « Et le sucre ? Qui le produira quand il n’y aura plus de nègres ? » Dans un livre dédié à Joséphine, le général des Lozières met en garde contre le métissage : « Le sang africain ne coule que trop abondamment dans les villes des Parisiennes mêmes ». Témoignages d’un racisme d’État, mis en exergue par le bonapartisme.

Joséphine est une béké, une créole à la « peau blanche », descendante des premiers colons européens. Le terme de béké est généralement associé à la puissance économique et néo-coloniale dont ce groupe est dépositaire. Les békés constituent un peu moins d’1% de la population des colonies fRançaises.